Il y a décidément un dieu pour les petits poissons : lesquels ne sont pas nécessairement, irrémédiablement voués à être, tous, dévorés par de plus gros. Il y a même un dieu, faut-il croire, pour certains de ces petits poissons qui, quoique dûment avalés, restent en travers de la gorge du prédateur trop gourmand.
Que le régime syrien soit jugé par là où il a le plus péché, c’est-à-dire le Liban, relève de cette même et immanente justice. Et qu’il soit traduit devant les instances de l’ONU ne peut que redorer le blason de l’organisation internationale dont une des vocations essentielles, en effet, est de garantir le droit à l’existence et à la sécurité de tous ses États membres : et cela, quelque modeste qu’en soit le potentiel militaire, économique ou démographique.
1559, 1595, 1636 : trois résolutions du Conseil de sécurité, trois actes d’un même drame qui n’a pas encore trouvé son épilogue. Pour la diplomatie syrienne, incarnée depuis plus de deux décennies par Farouk el-Chareh, le document adopté à l’unanimité hier est cependant un véritable Waterloo. C’est le retentissant capotage d’une stratégie de force brandie par une puissance régionale naguère courtisée de toutes parts et refusant obstinément d’admettre que le monde avait, soudain, changé autour d’elle. Longtemps accoutumé à user impunément des grands moyens, le pouvoir baassiste n’avait plus, en réalité, les moyens de sa politique. Il ne le découvre qu’à présent.
Un texte futile : il y a un peu plus d’un an, c’est en ces termes que le ministre syrien des AE décrivait, avec autant d’imprévoyance que de dédain, la résolution 1559 mettant en garde la Syrie contre toute tentative de faire reconduire, contre le gré des Libanais, le mandat du président Lahoud. Et s’il a qualifié d’illogique la 1636, s’attirant sur-le-champ de vives ripostes occidentales, el-Chareh, chat échaudé, s’est bien gardé cette fois de parler de futilités. Mieux encore – et louée encore pour cela soit la justice – le ministre syrien se trouvait aux premières loges, au Conseil de sécurité, pour prendre acte de l’ampleur du désastre : pour essuyer, de la plus directe des manières, les admonestations et sévères mises en garde d’une communauté internationale parvenue à bout de patience.
Pour obtenir une rare, une inestimable unanimité et prévenir tout veto russe ou chinois, les Occidentaux ont dû, il est vrai, apporter des retouches cosmétiques à leur projet initial et supprimer une menace implicite de sanctions économiques ou diplomatiques contre Damas. La menace est toujours là pourtant, puisque l’injonction du Conseil, sommant la Syrie de coopérer pleinement avec l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri, évoque l’éventualité d’autres mesures si cela s’avère nécessaire. Et surtout, cette sommation se fonde très explicitement sur le chapitre VII de la Charte des Nations unies sanctionnant, entre autres forfaits, les actes d’agression. C’est dire que si cette coopération syrienne n’est pas acquise, effective, étayée par les faits avant le 15 décembre, date du prochain rapport de Mehlis, l’action onusienne devra fatalement passer à un palier supérieur.
Le plus spectaculaire, dans l’immédiat, c’est l’obligation faite désormais aux autorités syriennes d’arrêter tout individu – responsable ou citoyen ordinaire – qui serait considéré comme suspect par la commission Mehlis. Et de mettre ces suspects à la disposition de celle-ci, seule habilitée à fixer le lieu et les conditions des interrogatoires : précision de taille (et dilemme existentiel pour le régime Assad) quand on se souvient des soupçons très sérieux pesant sur des dirigeants aussi haut placés que le frère et le beau-frère du président. Voilà pourquoi la formation d’une commission d’enquête syrienne, annoncée samedi dernier, n’apporte que peu de nouveau, et survient de toute façon trop tard. Car, en toute logique, une Syrie réellement innocente – bien que maîtresse absolue du Liban à l’époque – aurait dû être la première à remuer ciel et terre pour retrouver les auteurs d’un crime dont elle affirme être la principale victime politique.
Reste à souligner que l’Irak et la Palestine, davantage encore que le cas du Hezbollah, peuvent très bien expliquer l’actuelle intransigeance de Washington à l’égard de Damas. Soit, c’est après tout la règle du jeu, un jeu auquel les Syriens eux-mêmes se sont longtemps livrés. Sans cracher sur les opportunités du moment, notre intérêt bien compris réside toutefois dans une action internationale ciblée en toutes lettres sur le Liban, une action entreprise strictement pour le Liban, hors de toute idée de grand bazar régional.
Telle est exactement cette résolution d’hier traitant exclusivement de l’affaire Hariri et de ses implications, et qui insiste noir sur blanc pour que cessent les ingérences et tentatives de déstabilisation syriennes au Liban. La 1636 a de qui tenir, espérons maintenant qu’elle ne sera pas obligée, à son tour, de faire des petits.
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