Dire que c’est un gâchis serait une lapalissade. En fait, c’est plus qu’un gâchis, c’est une insulte à l’intelligence, un crime contre le simple bon sens, le fruit pourri d’une culture politique sclérosée.
Rafic Hariri a été assassiné il y a plus de huit mois, l’implication syrienne a été aussitôt évoquée, et ce n’est qu’aujourd’hui que Damas décide de mener sa propre enquête et de collaborer avec la commission internationale.
Tardif réveil, nullement innocent, qui survient juste avant la réunion du Conseil de sécurité et alors que les menaces de sanctions se précisent. Montrer patte blanche pour éviter le pire, la manœuvre ne trompe personne. Encore moins Detlev Mehlis qui exige des Syriens une transparence totale et des initiatives concrètes avant la date butoir de 15 décembre fixée par le Conseil de sécurité.
Un sursis dont devrait tenir compte Bachar el-Assad sommé d’aller vite en besogne, la communauté internationale ne tolérant plus ni tergiversations ni mensonges.
La Libye en avait fait l’expérience il y a bien longtemps, l’Irak a suivi, dans les conditions atroces, insupportables que l’on sait, et voilà que la Syrie se retrouve, à son tour, face à un mur bétonné, érigé par ses soins, contre lequel s’écrasent progressivement toutes ses illusions passées.
La Syrie ou les occasions manquées : tel pourrait être le titre d’un ouvrage consacré aux décennies de régime baassiste et aux interminables années d’occupation du Liban. Un système totalitaire noyautant un pays à vocation démocratique, le dialogue ne pouvait se faire que le revolver quasiment sur la tempe.
Erreurs accumulées au fil du temps, bévues énormes cogitées au sommet de l’État, la direction syrienne a carrément pavé la voie à l’humiliation subie lors du retrait du Liban, à l’ostracisme mondial qui la frappe depuis l’assassinat de Rafic Hariri.
Et pourtant, tout aurait pu être évité s’il y avait eu à Damas une direction sage, forte, non redevable aux divers services sécuritaires.
Si les Syriens s’étaient retirés du Liban en l’an 2000, juste après le départ des Israéliens, c’est à des fleurs qu’ils auraient eu droit et non à des quolibets. Si le mandat de Lahoud n’avait pas été prorogé sous la menace, ce sont des relations réellement privilégiées qui leur auraient été proposées par le nouveau chef de l’État librement élu par les députés.
Opportunités que de fois ratées tout au long de l’expédition libanaise, un aveuglement politique entretenu par les services sécuritaires, une véritable mafia pour qui le Liban était juste une « vache à traire », une caverne d’Ali Baba où il était loisible de puiser jusqu’à la fin des temps…
Dans leur infinie bêtise, ces services ne pouvaient imaginer un moment que la mort de Rafic Hariri aurait pu bouleverser tous leurs plans.
Admonestée par Roed-Larsen, directement mise en cause par Mehlis, la direction syrienne a-t-elle fini par tirer les leçons du passé ? Va-t-elle collaborer, pour de bon cette fois, avec la commission internationale, sacrifier son ossature même en livrant à la justice les principaux suspects désignés par le magistrat allemand ? Est-il vrai que Rustom Ghazalé est déjà en résidence surveillée et qu’après le « suicidage » de Ghazi Kanaan, il constituerait en quelque sorte le « cadeau » qu’on offrirait aux enquêteurs en signe de bonne volonté ?
Dans ce cas, Mehlis s’arrêterait-il là ou relancerait-il la piste Maher el-Assad - Assef Chawkat contraignant ainsi Bachar à trancher dans le vif, à procéder au grand nettoyage, dût-il mettre son régime en péril ?
***
Toutes ces interrogations, malheureusement, c’est comme mettre la charrue devant les bœufs. Jusqu’à la publication, samedi dernier, du décret présidentiel portant création de la commission d’enquête, la Syrie n’avait, en effet, manifesté aucune intention de « rédemption ».
Tout au contraire, les provocations se sont multipliées au cours des derniers jours, les médias syriens (indépendants, comme nul ne l’ignore !) ouvrant le feu dans toutes les directions alors que les « bons amis » au Liban étaient mis à contribution pour prêcher la bonne parole… Du FPLP-CG au Hezbollah, des bases palestiniennes dans la Békaa au défilé d’al-Qods dans la banlieue sud, le même message a été répercuté : la Syrie est sortie du Liban, mais son influence subsiste, sa faculté de nuisance aussi.
Le gouvernement Siniora ne s’y est pas trompé, s’évertuant, à force d’acrobaties, à ménager la chèvre et le chou, soutenant le rapport Mehlis, mais prenant ses distances à l’égard du rapport Roed-Larsen.
Pour les dépositaires de la « révoltution du Cèdre », le constat est amer. Le pouvoir de tutelle n’a pas encore décroché, il se reflète toujours à travers ses instruments, comme le FPLP-CG et le Fateh-intifada, ou par le biais du duopole Amal-Hezbollah, véritable cheval de Troie dans l’équipe ministérielle.
Mais ne nous leurrons pas : le régime baassiste d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Ses ailes sont considérablement rognées et d’ici au 15 décembre beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts. Des alliances pourraient devenir compromettantes, des amitiés suspectes, des liaisons particulièrement dangereuses. Et les doubles allégeances se déliter sous la pression des vents du changement.
Dans la longue marche de l’humanité, il est des hommes qui figurent, auréolés de gloire, dans les manuels d’histoire, il en est d’autres qui finissent dans les poubelles de l’Histoire.
Le verdict, quoi qu’on dise, c’est le peuple qui le prononce. Il est toujours implacable, sans rémission.
Du sommet de la pyramide jusqu'au bas de l’échelle politique, tous devraient en tenir compte. Et la sortie ne peut se faire que de deux manières : dans l’honneur ou dans l’opprobre.
Nagib AOUN
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