Le rapport Mehlis, le rapport Roed-Larsen, la tension libano-palestinienne, les frayeurs arabes, le brusque regain de tension au niveau régional, tout cela sans parler des grandes manœuvres en cours, dans la perspective d’une échéance présidentielle encore hypothétique : l’actualité s’emballe tout à coup, beaucoup trop de choses se passent à la fois, et la rigueur du discours politique s’en ressent forcément. On marche littéralement sur des œufs ; et pour rester dans la note aviaire on se met à pondre des platitudes, ou bien alors à caqueter des outrances.
Nous n’avons guère, c’est vrai, le monopole de ce genre d’acrobaties sémantiques. À l’ONU, des diplomates privés de week-end s’emploient à faire l’unanimité internationale sur une version remaniée (c’est-à-dire un tant soit peu édulcorée) du projet de résolution occidental sommant la Syrie de coopérer pleinement avec l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri. Championne toutes catégories de la spécialité, la Syrie ne cesse, elle, de dire la chose et son contraire : elle proteste de sa volonté de coopérer, comme l’a assuré hier encore Bachar el-Assad à l’Égyptien Moubarak, et dans le même temps elle multiplie les conditions, arguant pour cela de sa souveraineté nationale.
Pour sa part, le gouvernement libanais a réservé bon accueil, comme on sait, au document Mehlis, et cela à l’unanimité de ses composantes ; mais d’un même mouvement, le Hezbollah et Amal n’ont pas tardé à prendre leurs distances avec ce texte. Comment peut-on avoir un pied dans la place et l’autre dans le pré ? Le Liban consensuel est familier, certes, de cette véritable curiosité politique que sont les ministres opposants, une notion absolument contraire en effet au principe de la cohésion gouvernementale. Et c’est bien cette incompatibilité organique entre milice armée et milice au pouvoir que met en relief, dans son rapport sur la mise en application de la résolution 1559, l’envoyé de l’ONU Terjé Roed-Larsen. Si l’on ajoute à cela la réaffirmation onusienne que les fameuses fermes de Chebaa ne sont pas un territoire libanais, on ne s’étonnera pas trop des contorsions auxquelles a dû se livrer le cabinet Siniora en accusant réception de ce texte, la priorité allant invariablement au dialogue pour ce qui est de l’épineuse question des désarmements.
Or c’est sur ce plan précis, et sous l’effet des équivoques entretenues par les uns, mais aussi des positions en flèche affichées par les autres, que risque de gripper le processus de changement. On peut se féliciter, bien sûr, du bouclage par l’armée de toutes ces pistes qui faisaient de la frontière avec la Syrie une véritable passoire. Il reste que tous ces combattants palestiniens venus dernièrement avec armes et bagages et retranchés dans des grottes et des tunnels à des dizaines de kilomètres des lignes israéliennes, Beyrouth n’exige guère qu’ils soient renvoyés à l’expéditeur. Ce dont il semble être seulement question, c’est que ces fedayin aillent gentiment rejoindre les camps de réfugiés : où ils ne feront que consolider, en somme, le potentiel militaire déjà considérable de ces enclaves autonomes échappant entièrement à l’autorité légale libanaise !
Considérablement plus graves cependant, car elles risquent fort de consacrer un profond désaccord libano-libanais cette fois, sont les thèses développées hier lors de la Journée d’al-Qods, prétexte à un exubérant étalage de force du Hezbollah. C’est une chose en effet de refuser toute sanction économique dont ferait les frais, comme avant elle l’irakienne, l’innocente population de Syrie ; et c’en est une autre de se poser, comme l’a fait sayyed Hassan Nasrallah, en défenseur véhément, en avocat inconditionnel d’une autorité baassiste pourtant pointée du doigt par les enquêteurs internationaux, et surtout par le gros de l’opinion publique interne.
De mettre en accusation l’ONU, qualifiée d’instrument de l’impérialisme US, ne cadre guère, de surcroît, avec toutes les espérances populaires et officielles actuellement placées dans l’organisation internationale : sur ce terrain aussi, la démarche du Hezbollah menace de placer la communauté chiite en porte-à-faux avec le reste du pays.
De proclamer enfin son soutien total à une idéologie iranienne engagée dans la radicalisation ne pouvait vraiment pas agrémenter le tableau, à l’heure même en effet où le président Ahmadinejad s’attire les foudres du monde entier pour avoir inconsidérément promis de rayer Israël de la carte. Tout se passant comme si un bon demi-siècle et plusieurs désastres militaires plus tard, on entreprenait de ramener la région aux tristement célèbres rodomontades radiophoniques d’Ahmed Saïd. Mises au goût du jour, en version persane.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le rapport Mehlis, le rapport Roed-Larsen, la tension libano-palestinienne, les frayeurs arabes, le brusque regain de tension au niveau régional, tout cela sans parler des grandes manœuvres en cours, dans la perspective d’une échéance présidentielle encore hypothétique : l’actualité s’emballe tout à coup, beaucoup trop de choses se passent à la fois, et la rigueur du discours politique s’en ressent forcément. On marche littéralement sur des œufs ; et pour rester dans la note aviaire on se met à pondre des platitudes, ou bien alors à caqueter des outrances.
Nous n’avons guère, c’est vrai, le monopole de ce genre d’acrobaties sémantiques. À l’ONU, des diplomates privés de week-end s’emploient à faire l’unanimité internationale sur une version remaniée (c’est-à-dire un tant soit peu édulcorée)...