Menace formelle de sanctions, comme le souhaitait au départ Washington ? Résolution de la dernière chance plutôt, ultime tir de sommation comme le recommandait Paris ?
On sera fixé très bientôt sur la manière dont compte s’y prendre l’ONU pour contraindre la Syrie à coopérer avec l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri. À elle seule cependant, la réunion du Conseil de sécurité d’hier, que l’on a pu suivre en direct à la télévision, montre à quel point les choses ont changé après cette incommensurable folie que fut l’attentat du 14 février. Car pour la première fois depuis la crise de 1958 qui mit le Liban aux prises avec la République arabe unie, et après une longue aliénation aux volontés de Damas, on y a vu notre pays et la Syrie, tous deux invités d’exception à cette réunion, défendre des positions contradictoires, sinon franchement antagonistes : et cela, qui plus est, devant la plus haute instance internationale.
Pour le gouvernement Siniora, cette première séance de consultations aura été l’occasion de réaffirmer, par la bouche du secrétaire général des AE Boutros Assaker, son soutien à l’enquête menée par le procureur Detlev Mehlis et son équipe, son appréciation des résultats actuels, son désir de la voir progresser jusqu’à ce que toute la lumière soit faite. C’était on ne peut plus clair et net. En revanche, on serait bien tenté d’éprouver quelque compassion pour le représentant syrien à l’ONU, à l’idée de la mission tout à fait impossible qui lui avait été confiée : celle de convaincre le monde que son pays n’est d’aucune façon impliqué dans la liquidation de Hariri et qu’il est l’innocente victime de viles calomnies.
À ce refrain éculé vient de s’ajouter un élément tout de même nouveau : la Syrie, saisissant la perche que venait de lui tendre Mehlis, est prête désormais à mener sa propre enquête ; à la mener même en coopération avec les investigateurs de l’ONU ; à la mener toutefois (on la voyait venir, celle-là !) dans le cadre du respect de sa souveraineté nationale. Il y a, dans toutes ces bribes de concessions, du bon et du moins bon. Ainsi, et de là où il se disait nullement concerné par la mort de Hariri, le pouvoir baassiste en vient à admettre qu’une enquête en Syrie même est devenue inévitable. Si des coupables devaient être démasqués, il ne pourrait s’agir que de traîtres qui auraient agi de leur propre chef, prévenait dernièrement le président Bachar el-Assad. Le tout, cependant, est de déterminer à quel échelon de la hiérarchie ont pu aller se nicher ces rénégats : en d’autres termes, à quelle hauteur de bras le régime se résignerait à une amputation devenue le gage de sa propre survie.
Quant à cette fameuse clause de souveraineté brandie de longue date, elle porte à croire que Damas continue de se refuser à tout interrogatoire de suspects se déroulant hors du territoire syrien, comme le réclamait pourtant le juge Mehlis. En proposant des discussions sur la procédure à suivre, les Syriens peuvent sans doute espérer gagner du temps ; mais ce ne saurait être que très peu de temps car la machine onusienne tourne à plein rendement cette fois, et que toute une salve de résolutions est tenue en réserve pour soutenir, s’il le faut, le coup de semonce en gestation.
Tant d’isolement, de faiblesse, de vulnérabilité au plan international ont-ils quelque chance d’être compensés par un étalage de force domestique, telles ces manifestations spontanées observées lundi à Damas et dans d’autres villes syriennes ? De ce folklore de masse prisé des systèmes autocratiques, les Libanais, la mort dans l’âme, n’auront retenu qu’une image odieuse, dérangeante, atterrante et à la limite terrifiante : celle de ce calicot brandi par les manifestants et où des personnalités politiques libanaises, et non des moindres, sont dépeintes sous les traits, rendus célèbres par des décennies de caricatures, du gnome sioniste. Dans un Proche-Orient en proie à tous les extrémismes, un tel procédé relève purement et simplement de l’incitation au meurtre : et cela d’autant que l’une des personnalités ainsi conspuées a échappé de peu à un attentat, et que toutes continuent, à juste titre, de craindre pour leur vie.
Mehlis lui-même – il l’a révélé hier – n’est pas à l’abri des menaces : raison de plus pour que les enquêteurs mettent les bouchées doubles, pour qu’enfin soient mis au chômage les assassins.
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