C’est ubuesque ! Des personnages grotesques, des tirades à faire verser des larmes à un crocodile, des autosatisfecit à faire rougir le plus sinistre des potentats, on se croirait acteur dans une pièce de Jarry, entouré de comparses venus d’obscurs horizons.
Detlev Mehlis n’avait pas encore fini d’énoncer ses vérités, ses suspicions, que l’orchestre des « vierges effarouchées » y allait de sa partition. Qu’on en juge :
Ahmed Jibril (secrétaire général du FPLP-CG, inféodé à Damas) : « Mehlis a porté atteinte à notre dignité, nous le poursuivrons en justice. »
Cheikh Abdel Kader Fakhani (association des Ahbache, même sujétion à la Syrie) : « Nous sommes fondamentalement pacifistes, tout le monde peut témoigner de notre modération. »
Et « last but not least », la cerise sur le gâteau, Fayçal Mekdad (ambassadeur de Syrie aux Nations unies) la voix brisée par l’émotion : « La Syrie ne veut que du bien au Liban, les années passées en témoignent, et qu’obtenons-nous en échange ? Le qualificatif d’assassins. Quelle ingratitude. »
Oubliés Anjar et le Beaurivage, occultés les haches et couteaux de Mazraa, volatilisées les bases militaires de Naamé. Une amnésie providentielle qui atteint aussi bien les sous-fifres que le chef d’orchestre, une même volonté d’enfouir, à mille pieds sous terre, le souvenir des sales besognes dont a souffert le peuple du Cèdre.
Mais trêve de cynisme ou d’ironie ! Depuis jeudi soir, la Syrie est confrontée à son heure de vérité, celle que le magistrat allemand a fixée après de longs mois d’investigations.
Version épurée ou version originale, les conclusions du rapport sont les mêmes et le message est on ne peut plus clair : c’est dans le cercle rapproché de la famille régnante des Assad que tout s’est joué, tout s’est décidé.
N’en déplaise à la diplomatie syrienne, toujours prompte à ruer dans les brancards, les conclusions de Mehlis ne se basent nullement sur le seul témoignage du transfuge syrien, Mohammed Zouhair al-Siddik, dont le rôle reste ambigu à ce jour. Ce sont les révélations de dizaines d’autres témoins, dont l’identité de certains est gardée secrète pour des raisons de sécurité, qui ont permis à Mehlis d’étayer son argumentation.
L’épuration du rapport, quoi qu’en dise l’enquêteur de l’ONU, cache-t-elle une intention politique, un « bazar » auxquels seraient associées la Russie et la Chine (détentrices du droit de veto), à la veille de la réunion du Conseil de sécurité prévue pour demain mardi ? Les « fuites » seraient-elles délibérées, une sorte d’épée de Damoclès qu’on agiterait au-dessus de la tête du régime syrien ?
L’avertissement pourrait être ainsi formulé : « On a déjà des suspects, des coupables potentiels de deuxième rang, mais on peut monter bien plus haut, jusqu’à Maher el-Assad, dont le nom, dans le rapport, est simplement mis entre parenthèses. » Cette perche tendue à Damas, Égyptiens et Saoudiens se sont entremis depuis des mois pour la faire accepter par les Syriens. Sans résultat jusqu’à présent. Mais le temps presse et Bachar el-Assad est quasiment sommé de souscrire aux deux conditions suivantes : livrer à la justice les présumés coupables de l’assassinat de Rafic Hariri, arrêter toute action déstabilisatrice au Liban.
S’y résoudra-t-il ? En a-t-il seulement les moyens, piégé qu’il est par les multiples services sécuritaires qui l’entourent ?
Au Palais de Verre à New York, le processus conduisant à des sanctions contre la Syrie, aux termes du chapitre 7 de la Charte des Nations unies, est pratiquement enclenché. La Russie et la Chine ne pourraient, contraintes, que s’y rallier si la Syrie, entre-temps, ne fait pas amende honorable.
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Communauté de destins oblige : le piège se referme autour du palais présidentiel à Damas, il se referme tout autant autour du palais présidentiel de Baabda. Harcelé jusqu’au cercle le plus rapproché de sa famille, Assad se claquemure dans ses appartements ; Lahoud, éclaboussé par les turpitudes de son plus proche entourage, n’en mène pas moins large et vit en exilé dans sa résidence provisoire.
Mais les similitudes s’arrêtent là. Car si le maintien au pouvoir à Damas d’un régime alaouite affaibli, assaini, est considéré jusqu’à présent par les grandes puissances comme un moindre mal, sa chute risquant d’ouvrir la voie au chaos, la perception de la situation est tout autre pour ce qui est du Liban.
Là, l’équation est inversée : le maintien de Lahoud, dans le contexte présent, peut devenir source d’instabilité, de paralysie. Son départ, par contre, paverait la voie à un changement en profondeur, à l’avènement d’un nouveau président agréé par toutes les parties, ce qui, du même coup, redonnerait à la première magistrature la dignité, le crédit perdus, sinon gravement malmenés du fait de la reconduction du mandat présidentiel.
Lahoud démissionnera-t-il de son plein gré ou sera-t-il « démissionné », d’abord à Bkerké, ensuite au Parlement ? L’arrestation de Mahmoud Abdel Aal (l’homme des Ahbache qui a appelé la présidence quelques minutes avant l’attentat) pourrait délier les langues, accélérer le processus.
Il reste une constante dont il ne faut pas dévier : si le chef de l’État est contraint de plier bagage, l’impulsion doit en être donnée par la communauté maronite. Mais le choix du futur président doit impérativement être le fruit d’un consensus islamo-chrétien.
Nagib AOUN
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