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L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Objectif identifié

Un gros ouf de soulagement, au spectacle de cette vérité tant attendue et qui remonte irrésistiblement à la surface. Une vivifiante poussée d’adrénaline à l’idée de tous ces sombres mais finalement dérisoires écrans de mystère qui, tôt ou tard, vont encore s’effondrer afin qu’éclate toute, absolument toute la vérité. Et aussi, c’est vrai, comme une étrange impression de déjà-vu. L’impact du rapport Mehlis, c’est à la fois tout cela ; car, pour fracassantes qu’elles puissent être, les premières conclusions de l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri ne font que confirmer, sous une forme technique et juridique, ce que les dérives chaque fois plus énormes de la tutelle, ce que le bon sens populaire, le bon sens tout court, autorisaient à croire déjà. Ce document en tout point historique n’est pas certes – et ne saurait être d’ailleurs – un acte d’accusation. Il s’appuie tantôt sur des indices et tantôt sur des preuves irréfutables, il invoque des certitudes, des probabilités et parfois aussi de simples possibilités ; il repose en partie, de même, sur les dépositions de témoins dont l’identité doit nécessairement demeurer secrète jusqu’à nouvel ordre, et cela pour des raisons évidentes de sécurité. Il n’en reste pas moins que ce rapport, quoi qu’en disent ses détracteurs, est parfaitement clair sur l’essentiel : à savoir ce dense faisceau d’éléments convergents montrant l’implication libanaise et syrienne dans l’attentat du 14 février. Le mot est lâché et un processus irréversible se trouve enclenché ainsi, qui ne pourra connaître son épilogue qu’une fois parvenu devant les juges. Autant que la crainte de quelque furia terroriste cependant, c’est la stressante ambiguïté de l’après-Mehlis qui a poussé les Libanais à se calfeutrer chez eux, tout au long de la journée d’hier. Avec certains de ses plus proches collaborateurs sous les verrous, le président Émile Lahoud, anachronique symbole d’une ère révolue, n’en menait déjà pas large. Et le palais de Baabda, déserté depuis quelque temps par les visiteurs d’importance, en est réduit à déployer l’essentiel de son énergie à réaffirmer périodiquement la volonté de son pensionnaire d’achever son mandat. Ou à démentir, comme il l’a fait hier, les sulfureuses fréquentations téléphoniques attribuées au chef de l’État par les investigateurs. Fort paradoxalement pourtant, la surréelle cohabitation avec Lahoud n’est peut-être pas, pour le moment du moins, la préoccupation première du Premier ministre Siniora. La vérité selon Detlev Mehlis, c’est aussi l’obligation soudain faite à l’Exécutif libanais de trancher très vite une série de questions des plus épineuses. Quel accueil va faire ainsi, dès aujourd’hui, un hétéroclite gouvernement de coalition à ce rapport salué par les uns et décrié par les autres ? Quelle suite va donner l’appareil judiciaire aux conclusions et recommandations de la commission internationale ? Réclamera-t-il l’institution d’un tribunal international ? En plein débat sur le désarmement des camps palestiniens, demandera-t-on des comptes au prosyrien Ahmed Jibril dont le groupe se trouve mis en cause, à l’instar des Ahbache ? Et surtout, la justice lancera-t-elle des mandats contre les officiers de renseignements syriens fortement soupçonnés d’avoir organisé, avec leurs agents libanais, l’attentat contre Hariri ? Le pouvoir syrien n’est certes pas hétéroclite, lui ; mais plus terribles encore sont les dilemmes auxquels il doit faire face : terribles et splendidement insolubles peut-être, serait-on tenté d’ajouter, tant viennent de monter en effet les enchères. Que la confusion qui s’est produite hier autour des deux versions (électronique et papier) du rapport onusien résulte d’une erreur de secrétariat, d’une diplomatique censure suggérée par le secrétaire général Kofi Annan ou bien alors d’une fuite délibérée lâchée par Mehlis lui-même ne modifie en rien la nouvelle donne. Le texte d’hier et l’intense mobilisation internationale qu’il a suscitée constituent, en réalité, l’ultime coup de semonce lancé à une Syrie persistant à entraver les recherches, à nier l’évidence et à crier à la persécution tout en proclamant sa disposition à coopérer. Car ce n’est plus seulement un spadassin sorti du rang et bombardé gouverneur du Liban que les enquêteurs exigent d’interroger, de l’interroger hors de Syrie, et de le faire sans la présence de messieurs de compagnie. C’est sur le cercle intime du président syrien, sur ses frère et beau-frère, ses dauphins régnant sur les moukhabarate et la garde prétorienne du régime des Assad, que s’est spectaculairement resserré, hier, le nœud coulant : vitale affaire d’État ou inextricable affaire de famille. Extrêmement troublant, profondément dérangeant, implacable, inquiétant : de Bush à son porte-parole en passant par Condoleezza Rice et John Bolton, Washington n’a pas eu trop de mots pour qualifier la texte de Mehlis. À l’heure qu’il est, et en inversant les rôles, on n’en pense sans doute pas moins à Damas.

Un gros ouf de soulagement, au spectacle de cette vérité tant attendue et qui remonte irrésistiblement à la surface. Une vivifiante poussée d’adrénaline à l’idée de tous ces sombres mais finalement dérisoires écrans de mystère qui, tôt ou tard, vont encore s’effondrer afin qu’éclate toute, absolument toute la vérité. Et aussi, c’est vrai, comme une étrange impression de déjà-vu. L’impact du rapport Mehlis, c’est à la fois tout cela ; car, pour fracassantes qu’elles puissent être, les premières conclusions de l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri ne font que confirmer, sous une forme technique et juridique, ce que les dérives chaque fois plus énormes de la tutelle, ce que le bon sens populaire, le bon sens tout court, autorisaient à croire déjà.
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