Quarante-deuxième semaine de 2005.
Il s’est peut-être fait chahuter comme un p’tit bleu, hier, par les journalistes du Palais de Verre heureux comme des enfants de pouvoir jouer ne serait-ce qu’une fois à l’(apprenti) enquêteur mehlisien ; il n’en reste pas moins qu’il a enfin consenti à montrer cette part en lui d’être humain friable, vulnérable, rassurante, mais que le masque du procureur robotique a constamment occultée.
Sauf qu’il aurait pu se souvenir qu’il est Detlev Mehlis. Et continuer, après son best-seller de rapport, à dire la vérité. Il aurait pu éclairer les millions de personnes braquées devant leur télévision au moment de sa conférence de presse, et leur dire, simplement, que c’est effectivement lui-même, et seulement lui-même, qui a laissé filtrer l’information sur la réunion criminelle de Maher el-Assad, Bahjat Sleimane, Assef Chawkat, Hassan Khalil et leurs complices libanais. Que c’est seulement lui-même qui l’a retirée après ; que tout cet embrouillamini a été fait exprès, que ce n’est pas à cause d’une « secrétaire » plus occupée à faire ses ongles qu’à taper le rapport. Il aurait pu dire aux simples mortels qui l’écoutaient que toute cette petite mise en scène est uniquement adressée à Bachar el-Assad. Pour bien lui faire comprendre qu’il sait tout, qu’il a les preuves ou qu’il les aura sans doute, qu’il a, lui, évité le pire en effaçant le nom de son frère du plus dangereux des paragraphes du rapport, et en ne gardant celui de son beau-frère que dans le cadre d’un passage somme toute moins compromettant que la séance du Méridien.
Cette mise en scène d’hier, un peu lourdaude et dans laquelle le juge allemand a eu l’intelligence de ne pas se donner le beau rôle, loin de là, vise également à rappeler au roi (très) nu de Damas que l’enquête va se poursuivre ; une promesse écrite à tellement de reprises, noir sur blanc dans le rapport, qu’elle en est devenue obsédante. Et que d’ici jusqu’au 15 décembre, des dizaines d’initiatives Mehlis peuvent éclore, à n’importe quel moment, et que si la Syrie ne coopère pas pleinement, les noms des hommes du président seront carrément cités, et dans des contextes qui ne laisseront plus aucun doute.
Assurément peu soucieux, du moins dans un premier temps, des retombées politiques de son œuvre, la masterpiece de sa carrière ; uniquement concentré sur son travail d’enquêteur implacable, acharné, obstiné et tout en sueur pour traquer la vérité, infatigable – son travail pour résoudre l’attentat de La Belle lui a pris 14 ans ! –, Detlev Mehlis n’a sans doute pas compris, en le rédigeant, que son rapport allait faire de Bachar el-Assad, dès sa publication, un nouveau Saddam Hussein. Et mille fois plus vulnérable sera le (trop) inexpérimenté président syrien : en 2005, il n’y a plus ces introuvables ADM qui ont fini par donner d’éternels cauchemars à Hans Blix ; en 2005, l’attentat du 14 février est on ne peut plus réel ; en 2005, toute la communauté internationale est à l’unisson – et ce n’est pas la Russie, elle veut « le triomphe de la justice », encore moins la Chine, tout entière absorbée par son (fructueux) commerce avec les États-Unis, qui risquent de faire quelque chichi que ce soit.
Le messianique Allemand ne se laissera pas distraire par ce processus de saddamisation de Bachar qui risque, en cas de nouveau et suicidaire entêtement de Damas, de crucifier le peuple syrien. Detlev Mehlis sait qu’il a jusqu’au 15 décembre pour continuer sa mission, combler les quelques lacunes juridiques qui rythment son rapport, pas très bienvenues certes, mais naturelles au regard du sabotage syrien de ses investigations. Peu lui importe si, entre-temps, la communauté internationale risque de brandir le plus sérieusement du monde ce fameux chapitre 7 de la Charte des Nations unies qui punit très sévèrement les actes terroristes ; peu lui importe si la Syrie a commis la fatale erreur de n’avoir su garder aucun allié, aucun ami, maintenant qu’elle a définitivement perdu son unique carte, le Liban, cette carte qui l’avait sauvée au moment de la première guerre du Golfe, la seule qu’elle pouvait utiliser dans d’éventuelles négociations avec Israël.
Il n’empêche. Loin des considérations et des cartomancies autour des réactions à venir de la Syrie et de ses alliés libanais, et s’il fallait construire à Detlev Mehlis une statue ou donner son nom à une grande avenue de la capitale – il le faudrait –, ce serait bien plus pour son énorme contribution à l’assainissement de la réflexion et de la réaction populaires libanaises que pour son affolant know how. En rédigeant un rapport biblico-coranique, le juge allemand a réuni, unifié les chrétiens et les musulmans du Liban autour d’un texte (et d’une vérité) essentiellement laïcs. Et cela est inestimable.
Cette convergence œcuménique doit désormais impérativement définir ses cibles. Si le Hezbollah et Amal ne souhaitent pas être au diapason avec la grosse majorité des Libanais (et avec le monde), libre à eux, mais qu’ils quittent le gouvernement – et surtout, surtout, que Fouad Siniora, impeccable depuis quelques semaines, ne recommence pas à vouloir ménager troupeaux de chèvres et champs de choux. Si chrétiens et musulmans ne se décident pas à faire la chasse au Jibril et à le mettre hors d’état de nuire, qui va le faire ? S’ils ne se décident pas à protéger et immuniser la justice pour qu’elle puisse se transcender, avec l’aide de la commission Mehlis, qui va le faire ? S’ils ne font pas en sorte d’enclencher le dialogue sur le désarmement du Hezbollah, établir dans tous ses détails un plan de sauvetage économico-financier, prévoir à long terme, traquer la corruption, installer les réformes, qui va le faire ?
Et puis, last but not least, si les chrétiens ne prennent pas l’initiative de demander aux musulmans de les attendre un peu, de leur donner du temps pour en finir, légalement, démocratiquement, avec l’ultime symbole du régime politico-sécuritaire libano-syrien au cœur de la charge Mehlis – Émile Lahoud –, qui va le faire ? À quand un synode politique chrétienno-chrétien que seul peut lancer le patriarche Sfeir, qui regrouperait toutes les forces chrétiennes, qui constaterait l’étendue des dégâts faits à la présidence de la République par son actuel et indécollable locataire, et qui se prononcerait pour un successeur ? Un successeur que les musulmans devraient nécessairement adouber, si l’on veut que cette présidence de la République garde ses bienfaisantes spécificités, qu’elle reste la garante, l’arbitre, la référence, au-dessus des tiraillements, en dessous de la loi ? Un successeur qui aura, entre autres bons goûts, celui de ne pas confondre son téléphone portable personnel avec celui du bureau des plaintes de Baabda.
Ziyad MAKHOUL
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