On ne sait trop si les anges ont droit de cité à l’ONU. Mais comme ce fut le cas jadis à Byzance, il y a fort à craindre que l’on se mette à y débattre de leur sexe. Tel semble bien être l’avertissement qu’a lancé Kofi Annan en proclamant son refus de voir politiser l’enquête internationale sur une affaire aussi clairement, aussi éminemment politique pourtant, que l’assassinat de Rafic Hariri.
Le secrétaire général des Nations unies n’a fait certes, là, qu’assumer son rôle : celui d’animateur indépendant d’une organisation supposée être l’ultime autorité supranationale, et donc soucieux de la parfaite technicité de l’investigation en cours. En brandissant cet impératif, Kofi Annan paraît soucieux de ne pas passer pour l’instrument des puissances occidentales qui exercent en ce moment des pressions considérables sur la Syrie pour l’amener à cesser ses ingérences au Liban, en Irak et en Palestine. Mais d’une pierre, le premier diplomate de l’ONU fait en réalité plusieurs coups. Il rappelle à leurs responsabilités d’autres puissances détentrices du droit de veto, dont certaines – la Russie et la Chine par exemple –, et pour des raisons très précisément politiques, pourraient être tentées de bloquer d’éventuelles sanctions internationales contre les commanditaires de l’attentat à la bombe du 14 février. Ce même message s’adresse d’ailleurs aux moindres puissances – Égypte, Arabie saoudite – qui, sans attendre les conclusions de l’enquête Mehlis et pour des raisons de pur confort régional, ont mis en garde contre toute déstabilisation du régime syrien.
Last but not least, c’est la Syrie qui se trouve prise aujourd’hui à son propre jeu. Dès le premier jour, ce pays s’est récrié contre toute politisation de cette enquête : ce qui revenait, en somme, à n’agréer cette enquête qu’à la condition qu’elle n’aboutisse pas à incriminer des responsables syriens ! Maladroitement, imprudemment, c’est la Syrie elle-même qui a politisé le débat : par son comportement, elle a donné corps et consistance à des suspicions qui, par essence, ne peuvent qu’avoir des prolongements politiques. Après tout, seules les forces de l’ombre redoutent la lumière ; et ce n’est qu’après maints atermoiements et de tatillonnes discussions sur la procédure à suivre que les autorités de Damas ont fini par accueillir l’équipe Mehlis. Voilà qui laissait toute latitude aux témoins entendus de s’en tenir à une même et unique version des faits. Que l’un de ces témoins, le général Ghazi Kanaan, n’ait pas tardé à se suicider souligne l’inanité de ce genre de répétitions générales lesquelles, au demeurant, n’ont jamais trompé grand monde.
Qu’elle soit de mise ou de nécessité, de bonne ou de mauvaise foi, la sémantique ne saurait cependant faire oublier l’essentiel. Ce n’est pas un mari jaloux, un créancier demeuré impayé ou encore un simple rival qui a fait assassiner Rafic Hariri en usant d’aussi formidables moyens. L’arrestation de quatre responsables sécuritaires libanais de premier plan notoirement inféodés à Damas constitue en soi la plus rationnelle, logique, rigoureusement naturelle des filières. Après une longue ère de coopération tantôt harmonieuse et tantôt laborieuse, l’ancien Premier ministre en était venu à représenter un obstacle de taille à la perpétuation du statu quo. Il incarnait une impasse stratégique ; il ajoutait, déjà de son vivant, une composante sunnite essentielle à l’inopérante grogne des chrétiens et devenait irrécupérable, du coup, aux yeux de certains ultras.
Mais sans doute a-t-on supprimé aussi, en Hariri, un mythe débordant largement le cadre libanais, une corrosive (et subversive ?) légende, une success story propre à séduire les foules, un bien rare modèle de leadership nullement hérité mais conquis de haute lutte, à la force du poignet. Même mort, et l’enquête internationale aidant, l’homme reste voué à marquer profondément cette partie du monde. Mieux que toutes les dispositions de la Charte de l’ONU, la leçon irakienne est venue proscrire l’invasion d’un pays par un voisin plus fort ; et il faut espérer de toutes ses forces qu’après le précédent Hariri, les liquidations de gêneurs vont être chose moins courante et aisée pour les dictatures et leurs moukhabarate.
Si tout cela n’est pas évidente, flagrante, indiscutable matière à la plus légitime des politisations, c’est que les assassins auront gagné leur odieux pari.
Issa GORAIEB
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Le secrétaire général des Nations unies n’a fait certes, là, qu’assumer son rôle : celui d’animateur indépendant d’une organisation supposée être l’ultime autorité supranationale, et donc soucieux de la parfaite technicité de l’investigation en cours. En brandissant cet impératif, Kofi Annan paraît soucieux de ne pas passer pour l’instrument des puissances occidentales qui exercent en ce moment des...