« La République d’Irak est un État fédéral, unitaire, indépendant et totalement souverain. »
De cette série de termes définissant l’Irak post-Saddam Hussein, la référence au fédéralisme est l’un de ceux ayant le plus fait couler d’encre.
De fait, la constitution d’un État fédéral, dans une région traversée par tant de lignes de fractures ethniques et religieuses, est loin d’être anodine. Le seul cas se rapprochant, mais de très loin, de l’idée de fédéralisme pourrait être les Émirats arabes unis. Les critères de division, établis sur des bases tribales ou princières, et non ethniques ou confessionnelles, en font toutefois un cas particulier.
Le projet de Constitution irakienne, soumis à référendum samedi, est, en ce sens, révolutionnaire. Révolutionnaire et potentiellement source de révolutions, tant il pourrait être le catalyseur de bouleversements majeurs à travers toute la région.
L’emballement des Kurdes et des chiites irakiens pour le texte sont à ce titre exemplaires. Avec ce projet, les Kurdes ont certes renoncé, temporairement, à l’autodétermination, mais ont décroché l’officialisation de leur autonomie. Si les dirigeants kurdes, à commencer par le président irakien Jalal Talabani, n’ont cessé de proclamer leur attachement à un Irak uni, sur le terrain les slogans de campagne visant à rallier les électeurs au oui affichaient clairement la couleur : soutien à l’autonomie en général, à celle des forces de l’ordre en particulier.
Parallèlement, le chef du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak, Abdel-Aziz Hakim, a affiché son intention de créer les conditions propices à la naissance d’une zone autonome propre. Pour la première fois dans l’histoire récente de la région, une communauté arabe chiite va se trouver dotée d’un pouvoir exceptionnel en alliant la terre (en gros, le centre et le Sud irakiens), le nombre (les chiites sont majoritaires en Irak) et les ressources (les réserves pétrolières du Sud). Le tout avec une certaine profondeur stratégique grâce au voisin iranien. Car même si les relations entre chiites d’Irak et d’Iran ne sont pas des plus simples, la République islamique n’en demeure pas moins un allié non négligeable.
À l’échelle régionale, la montée en puissance des Kurdes et des chiites d’Irak ne sera pas sans conséquences. Au début du mois, la communauté kurde a donné de la voix lors d’un sit-in à Damas, appelant à la fin de la politique d’oppression menée à son encontre par le régime syrien. La Turquie ne cache pas non plus son inquiétude, les aspirations de sa communauté kurde pouvant être ravivées par l’exemple des frères du nord de l’Irak. L’Iran pourrait faire face aux mêmes tensions.
En ce qui concerne les chiites, les déshérités du monde arabe pourraient également tomber sous le charme du chant des sirènes venu d’Irak. Des tensions sont déjà visibles au Koweït dont un tiers de la population est chiite. La semaine dernière, des mosquées chiites ont été la cible d’attaques, les assaillants sunnites accusant leurs coreligionnaires d’aider les forces américaines en Irak. Derrière ces attaques, se cache aussi la peur d’une montée en puissance des chiites de l’Irak voisin.
Au-delà de ces deux communautés, ce sont plusieurs nations, nées des découpages aléatoires de Sykes-Picot, qui pourraient voir leurs populations multiethniques et multiconfessionnelles vouloir surfer sur la vague du fédéralisme. La première d’entre elles étant le Liban.
L’évolution de l’expérience fédérale irakienne, si la Constitution est approuvée, devra donc être suivie de près. Dès aujourd’hui, l’on peut néanmoins s’inquiéter de la suite des événements, car si, sur le terrain, sociologiquement parlant, la fédération existe de fait, pour que l’essai soit transformé, une certaine culture politique est indispensable ainsi que l’intégration réelle des sunnites dans le jeu politique. Une fédération se construisant uniquement sur les rancœurs de l’histoire, dans la peur et le rejet de l’autre, risque de mener au pire. Les peuples de l’ancienne Yougoslavie peuvent en témoigner.
Émilie SUEUR
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De cette série de termes définissant l’Irak post-Saddam Hussein, la référence au fédéralisme est l’un de ceux ayant le plus fait couler d’encre.
De fait, la constitution d’un État fédéral, dans une région traversée par tant de lignes de fractures ethniques et religieuses, est loin d’être anodine. Le seul cas se rapprochant, mais de très loin, de l’idée de fédéralisme pourrait être les Émirats arabes unis. Les critères de division, établis sur des bases tribales ou princières, et non ethniques ou confessionnelles, en font toutefois un cas particulier.
Le projet de Constitution irakienne, soumis à référendum samedi, est, en ce sens, révolutionnaire. Révolutionnaire et potentiellement source de...