Quarante et unième semaine de 2005 (J+244 : cela fait 244 jours que Rafic Hariri a été assassiné ; il en reste 7 avant la publication du rapport de la commission d’enquête internationale…).
Jacques Chirac a insisté, après son entretien avec Condoleezza Rice, pour que le Conseil de sécurité tire « toutes les conséquences » du rapport attendu du juge Mehlis. Toutes les conséquences ? C’est effectivement d’un souhait national que le président français s’est fait hier l’écho, loin des provocations inutiles d’un Hezbollah visiblement de plus en plus inquiet, tendu. Cela veut dire quoi tirer toutes les conséquences ? Cela veut dire qu’il ne faudra pas lâcher le morceau, une fois étalés aux yeux de la planète les mots du néo-messie allemand ? Cela veut dire qu’il faudra décupler la mobilisation, comme si rien n’avait été dit, rien n’avait été prouvé, que rien n’avait été bouleversé de fond en comble ? Le très déterminé Jacques Chirac a-t-il jugé bon de prévenir, d’endiguer à l’avance quelque habituelle tendance de Pékin ou Moscou (là où la Black Iron Lady s’est rendue après Paris) à pinailler, à vouloir couper les cheveux en quatre, à multiplier leurs conditions, au cas d’une éventuelle nouvelle résolution, axée, qui sait, sur la Syrie ? Est-ce que la recommandation élyséenne est une façon d’appeler les 15 du Conseil de sécurité à lire entre les lignes d’un texte qui ne sera pas, quel que soit son contenu, à aussi loin qu’il puisse prétendre, cet acte d’accusation dont devra se charger, avantageusement épaulée certes par Detlev Mehlis, l’encore boiteuse justice libanaise ? Est-ce que ce « tirer toutes les conséquences » implique qu’il ne faudra pas se contenter du seul soleil d’un 21 octobre qui a toutes les chances d’être radieusement été indien ; qu’il faudra donc bien se mettre en tête et en jambes que ce texte, dont chaque terme sera sans aucun doute mille et une fois réfléchi, pensé, pesé, constituera un formidable tremplin, un véritable début, et certainement pas un banal game over, une fin, tristounette, des plus prématurées ?
Si c’est à cela qu’il pensait, Jacques Chirac aura fait touché coulé, tapé en plein dans le mille. Parce que le rapport Mehlis, qui cristallise à lui tout seul la flopée d’obsessions des Libanais, qui est devenu, malheureusement mais à raison, leur seul horizon, a tout, a priori, pour être ce coup de starter fondamental (dans le sens de poser des fondements) pour le Liban au court, au moyen et, surtout, au long terme.
Le rapport Mehlis pourrait redessiner, du fond jusqu’aux surfaces, les contours de la justice libanaise ; lui servir à la fois de remède et de béquilles de convalescence, de professeur intraitable et de modèle compréhensif, d’électrochoc et de repère tout doux, tout soft. Le rapport Mehlis pourrait permettre à cette justice de se vacciner, s’immuniser, se blinder pour longtemps contre de possibles et énièmes viols, et asseoir sur d’inaccessibles, d’invincibles trônes, un absolu et salvateur duopole, celle de la loi et du droit. Sans oublier que cette justice serait à même d’acquérir des tonnes de cette confiance en soi et de ce self estime que lui envieront sans aucun doute, sans nécessairement oser se l’avouer, les autres justices, celles du monde arabe.
Le rapport Mehlis pourrait redéfinir, du fond jusqu’aux surfaces, la conception, l’appréhension et la mise en pratique de la démocratie, non seulement dans un Liban qui a toujours eu le bon goût de lui donner les coups de boutoir les moins violents, mais aussi, justement, dans un monde arabe tellement peu rompu aux vertus de la chose. En redonnant tous leurs sens aux mots impunité et intouchabilité, le texte du juge allemand pourrait commencer à réduire la consommation de l’une des drogues les plus meurtrières que s’injectent à tour de veines, sans peut-être en mesurer ni les ravages ni l’addiction, ces régimes arabes : l’arrogance.
Le rapport Mehlis pourrait servir de base de lancement à un plan d’action économique, certes encore hypothétique, presque honteux, comme s’il allait grêler ses auteurs d’une méchante et indélébile petite vérole qu’ils auraient attrapée dans quelque sordide lupanar. En commençant à assainir le politique (le texte de l’Allemand peut-il ne pas initier, même indirectement, le dialogue libano-libanais sur les armes du Hezbollah ? peut-il ne pas être entendu à Baabda ?) et repenser le sécuritaire (si la lumière se fait sur le crime du siècle, rien ne devrait l’empêcher d’éclater pratiquement partout ailleurs…), le rapport Mehlis aurait fait d’une pierre deux coups. Il aura eu à la fois la délicatesse de balayer, re-balayer et balayer encore le terrain économico-financier, et l’infini talent de ne plus donner aux responsables libanais le moindre et criminel prétexte pour se cacher derrière leur petit doigt et éviter de mouiller leur chemise.
Sauf que pour applaudir, il faut deux mains. Pour allumer le feu avec un tango somptueux, il faut être deux. S’il n’est pas accompagné par la folle, la féroce et l’absolue détermination des Libanais à travailler en pensant l’avenir, en le planifiant, en le construisant sur maquettes, le rapport Mehlis sera effectivement ce pétard mouillé rêvé par ceux-là mêmes qui voulaient le dissoudre, avant sa naissance, dans les bains sulfuriques et assassins du non-événement.
Ziyad MAKHOUL
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