Comme toutes les opérations précédentes montées dans la région par des groupes indépendantistes, l’attaque contre Naltchik s’est terminée par un bain de sang : 108 morts selon un dernier bilan, plus d’une centaine de blessés et d’importants dégâts dans le centre commercial de la ville. Sans compter un pouvoir central qui voit son autorité, déjà mal en point, sérieusement écornée aux yeux d’une population qui, plus de cinquante ans après, avait cru voir en Vladimir Poutine une réincarnation du défunt Petit Père des peuples, ce Joseph Djougachvili, dit Staline, à la poigne de fer, qui vous déportait des peuplades entières au nom de l’intérêt supérieur du marxisme-léninisme bien compris, en fait de la (pas si) sainte Union soviétique.
Dès vendredi matin, soit quelques instants avant le sanglant dénouement, la presse moscovite – faisant preuve d’une inquiétante méconnaissance de la conjoncture dans la région – dénonçait « les terroristes qui entraînent dans la guerre une autre région du Caucase du Nord ». Comme s’il s’agissait d’une tentative isolée, ne s’inscrivant pas dans le cadre plus général d’une guerre en bonne et due forme dans un chapelet de républiques gagnées par la contagion guerrière. Ce qui devrait inquiéter au plus haut point le Kremlin, c’est que sur le mouvement séparatiste vient maintenant se greffer un extrémisme religieux qui se réclame de la mouvance dite wahhabite et que l’embrasement peut désormais être considéré comme généralisé. Rien qu’au cours des dernières semaines, et pour ne pas remonter plus loin, une série de raids avaient été signalés dans la seule capitale du Kabardino-Balkarie et des affrontements avaient opposé, au mois de février, des groupes armés à la police à Karachayevsk, une localité du Karachaevo-Tcherkessie voisin. Le commandement militaire russe avait alors annoncé le démantèlement de « cellules islamistes ayant des liens avec la Tchétchénie ». Au même moment cependant, en Ingouchie, un agent d’el-Qaëda choisissait de se suicider plutôt que de se livrer à un commando de policiers et dans le Daghestan, des combats étaient signalés entre militants extrémistes et forces de sécurité. La situation n’est guère plus brillante en Ossétie du Nord où l’on n’a pas oublié la prise d’un millier d’otages dans une école de Beslan, résultant en quelque 300 tués et en un vaste mouvement contestataire exigeant la démission du président Alexandre Djarsokhov.
Dans la poudrière qu’est devenu le Caucase du Nord, le détonateur de la crise aura été cette Tchétchénie qui, dès 1991, demandait à être détachée de Moscou. Encastrée entre la mer Caspienne et la mer Noire, la population musulmane, dont la présence sur ces terres remonte à pas moins de 6 000 ans, fait valoir aujourd’hui, à juste raison, que le pays se trouve à l’extrême limite de la sphère d’influence russe et qu’il est culturellement différent de son puissant protecteur. Leur lutte pour retrouver leur identité, les Tchétchènes la font remonter au XVIe siècle, lorsqu’ils avaient pris les armes contre les envahisseurs cosaques, puis de nouveau au XIXe siècle contre les armées du tsar. Historiquement, linguistiquement, religieusement, ils ne forment avec les habitants de l’Ingouchie et du Daghestan qu’un seul et même peuple. Ce qui explique la rapidité avec laquelle le feu a gagné ces deux États.
En dépit de l’importance que voudrait lui accorder les Russes, la religion ne joue dans tout cela qu’un rôle relativement secondaire. Tous les « caucasologues » s’accordent à voir dans le facteur socio-économique – et, dans une moindre mesure, politique – la cause essentielle d’un mécontentement qui, avec le temps, a pris une forme violente. Il y a ainsi une pauvreté généralisée, due essentiellement à une volonté délibérée de Moscou de « punir » les trublions, et qui se traduit par un taux de chômage atteignant 70 pour cent de la population active, tentée dès lors de rejoindre les groupes radicaux, de plus en plus nombreux. Il y a aussi une corruption qui gangrène la vie politique, avec ses cortèges d’arrestations arbitraires et de tortures sous prétexte de lutte contre la violence aveugle. Devant les députés de la Douma réunis pour l’écouter défendre son projet de budget, le ministre des Finances Alexeï Koudrine peut ainsi décréter, sans s’attirer les lazzis de ses pairs : « Notre pays est en état de guerre contre le terrorisme international et le front passe par le Caucase du Nord. » On peut toutefois affirmer sans risque de se tromper que les membres de la « Jamaat Yarmouk » qui ont occupé le terrain, l’espace d’un court instant jeudi, ignorent tout de la bataille qui, en 636, opposa les armées de Khaled ibn al-Walid à 240 000 Byzantins commandés par Théodorius, frère de l’empereur Héraclius.
Mais pour peu qu’il continue de négliger les causes réelles du mal, Poutine, lui, pourrait difficilement feindre d’ignorer une région appelée à devenir son Vietnam.
Christian MERVILLE
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Dès vendredi matin, soit quelques instants avant le sanglant...