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Actualités - Opinion

IMPRESSION Chut ?

Il a d’abord vu ses pieds. La main droite, posée sur la poitrine, tenait encore le Smith & Wesson, et le doigt était encore sur la gâchette. Le corps secoué de convulsions, le souffle saccadé expulsaient un reste de vie. Le coup avait été tiré dans le palais. Sortie de la partie arrière gauche du crâne, la balle avait été tirée de la main droite. Il y avait eu beaucoup de sang, a dit son aide de camp. L’autopsie a constaté de multiples brisures au niveau des os crâniens et de gros hématomes autour des yeux. En guise de requiem, on avait accusé la presse de l’avoir poussé au suicide. Cette fichue presse que rien ne parvient à museler. N’est-ce pas à cette muselière justement que François Mitterrand pensait lorsqu’il avait traité les journalistes de « chiens » à la mort de Bérégovoy ? Gardiens de la cité que le moindre bruit met en alerte, chiens ou pas, notre métier n’est pas un métier du silence. Il s’accommode mal de la trop longue, trop hermétique enquête du juge allemand. Il guette les fuites, spécule, analyse, ronge des os décharnés en quête d’un rien de moelle. D’ailleurs, dans l’impatience, tout le monde, et jusque dans les cours de récréation, ne peut s’empêcher de le faire. Mais nous avons bon dos. Voilà près de huit mois que l’attente du résultat de l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri déchaîne les passions au Liban. On s’enflamme, on accuse, on interroge, on contre-accuse, on dit et l’on se contredit. On aboie de concert et la caravane du juge passe, impassible, avec ses dix-huit voitures noires et ses gyrophares bleus. Rien ne perce. Les politiques eux-mêmes n’en peuvent plus. Moins ils en ont à déclarer, plus ils multiplient les déclarations identiques, quotidiennes, scies tenaces pour que nul n’en ignore ou n’oublie, phrases lasses et dépourvues de substance, bruits et bruits encore. La peur du vide. On remet le disque. On répète la chanson. Avec des mots ronflants, qui vous habillent leur homme de sagesse un peu trop large aux entournures. Le jour venu, il faudra qu’ils puissent s’élever au-dessus de la meute avec un triomphe d’initié (je vous l’avais dit ). Jamais on n’aura gaspillé autant de salives que durant cette attente. Jamais les mots n’auront connu une telle inflation. Jamais le silence n’aura été si lourd, ni les morts si légers. Lequel des deux, en l’occurrence, aura davantage pesé sur le suicide du ministre Kanaan ? Mort le canon dans la bouche. Comme une mutilation symbolique de l’organe par lequel il aurait pêché. Mais la rumeur enfle, c’est son rôle, et le silence est son ferment. D’enquêtes en sous-enquêtes, d’assassinats en suicides, de menaces en replis, de mystères en angoisses, et tant d’années de guerre à évacuer, tant de morts sans sépultures, de disparus sans traces, de prisonniers sans procès, de mémoire refoulée, et l’on voudrait que tout passe sans un bruit d’aile ? Mais qui peut contraindre un Méditerranéen au silence ? Bavards peut-être, mais pas chiens. À la rigueur, sommes-nous des oies ? De ces oies sacrées qui un jour sauvèrent Rome de leur puissant caquetage. Fifi ABOU DIB
Il a d’abord vu ses pieds. La main droite, posée sur la poitrine, tenait encore le Smith & Wesson, et le doigt était encore sur la gâchette. Le corps secoué de convulsions, le souffle saccadé expulsaient un reste de vie. Le coup avait été tiré dans le palais. Sortie de la partie arrière gauche du crâne, la balle avait été tirée de la main droite. Il y avait eu beaucoup de sang, a dit son aide de camp. L’autopsie a constaté de multiples brisures au niveau des os crâniens et de gros hématomes autour des yeux. En guise de requiem, on avait accusé la presse de l’avoir poussé au suicide. Cette fichue presse que rien ne parvient à museler. N’est-ce pas à cette muselière justement que François Mitterrand pensait lorsqu’il avait traité les journalistes de « chiens » à la mort de Bérégovoy ? Gardiens de la...