Au seul énoncé de son nom se figeait au garde-à-vous la classe dirigeante, car c’est à la baguette que le général Kanaan menait son petit monde libanais. Nommé en 1982 chef des services de renseignements syriens opérant au Liban, il s’employa d’abord à asseoir patiemment, laborieusement, l’autorité de Damas. Et la guerre terminée, il ne se fit pas faute de l’exercer à fond, cette autorité. Ce maestro de la profession de l’ombre ne boudait guère l’éclat des projecteurs. L’autorité, il se plaisait à l’exercer avec le maximum de visibilité, à la manière d’un proconsul, afin que nul n’en ignore, dût en souffrir le chétif amour-propre des vassaux. Kanaan, Ghazi (Conquérant) de son prénom, faisait et défaisait les présidents, désignait ministres, députés et même fonctionnaires, hauts et moins hauts.
La redoutable machine carburait à un savant mélange d’intimidation et de séduction. Les persuasions musclées n’excluaient pas en effet les trafics d’influence et les commissions en tout genre, que se partageaient plus ou moins équitablement les nomenklaturas libanaise et syrienne : convenablement conjugués, la peur du bâton et l’appât du gain cela vous fait des miracles d’harmonie…
C’est dire, et ses états de service en font foi, que Ghazi Kanaan n’était pas précisément un tendre, une âme sensible, le genre d’hommes que peuvent bouleverser, déstabiliser et pousser au suicide les « révélations » faites lundi par une chaîne de télévision libanaise. Il n’est pas impossible, certes, que le général se soit effectivement tiré une balle dans la bouche, hier, dans son bureau ministériel : c’est d’ailleurs ce que porte à croire la phrase sibylline – c’est sans doute ma toute dernière déclaration – qu’il a glissée dans sa communication téléphonique d’hier matin à la Voix du Liban. Mais en ces temps exceptionnellement troubles – et s’agissant d’une Syrie traditionnellement peu encline à la transparence –, on ne peut s’empêcher de se poser une foule de questions.
Si suicide il y a eu vraiment, quelle peut en être la motivation profonde ? Dessaisi depuis trois ans du dossier libanais pour être nommé à la tête de l’Intérieur, Kanaan avait-il totalement quitté pour autant le monde du renseignement, laissant à Rustom Ghazalé l’entière conduite des affaires libanaises ? Lui, qui semblait avoir pris parti pour Rafic Hariri contre Émile Lahoud, qui passait pour avoir vivement déconseillé la désastreuse reconduction du mandat du président libanais, en savait-il trop sur certaines affaires échappant désormais à sa compétence ? Mais s’il était retiré de ces mêmes affaires, pourquoi donc figurait-il au nombre des personnalités syriennes entendues, à titre de témoins, par la commission internationale enquêtant sur l’attentat du 14 février ? Le ministre de l’Intérieur avait-il été désigné pour faire office d’ultime fusible par un régime acculé à coopérer avec l’enquête à la condition, cependant, que celle-ci ne remonte pas trop haut, beaucoup trop haut, jusqu’aux plus hautes sphères du clan au pouvoir ? La seule idée de payer son écot pour la survie du régime, de s’en aller avec quelques autres rejoindre les quatre généraux libanais au banc des accusés lui était-elle devenue intolérable à mesure que se rapprochait l’échéance fatidique du rapport Mehlis ? Lui a-t-on suggéré une issue honorable, assortie de garanties diverses pour sa famille ? Lui a-t-on au contraire donné le coup de pouce fatal parce qu’il ruait dans les brancards, parce qu’il négociait quelque rôle d’importance dans les changements à venir ?
Toutes ces interrogations risquent fort de rester sans réponse. Toujours est-il qu’authentique suicide ou liquidation déguisée, l’affaire Kanaan paraît devoir arranger pas mal de monde. Ce sombre épisode jette une lumière crue, certes, sur la funeste vocation libanaise des services syriens ; mais il est de nature à favoriser aussi un marchandage international dont l’enjeu serait tout simplement le sort de la présidence Assad. Ni Washington ni Paris, en effet, ne souhaitent voir rééditer en Syrie le chaos irakien. Et pour la toute première fois, hier, le raïs syrien, dans son interview à la CNN, s’est engagé à sévir contre tout traître qui aurait agi à son insu : éventualité qu’il rejetait de toutes ses forces.
Dans ce lumineux brouillard, voilà ce qui s’appelle attraper une providentielle bouée de sauvetage.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats