Qui est d’accord avec qui, et sur quoi ? Difficile de répondre à la question à l’heure où se multiplient à la fois les « oui » enthousiastes et les réserves, pour ne pas dire les manifestations d’hostilité, à ce projet de Constitution irakienne. Malgré tous ses efforts et un ultime sprint digne d’une meilleure cause, l’ambassadeur américain Zalmay Khalilzad n’est pas parvenu à obtenir l’aval de toutes les fractions sunnites et il n’est même pas dit que la majorité à une cause censée engager l’avenir du pays soit acquise de manière définitive.
Le plus étrange dans le ralliement du Parti islamique sunnite réside dans le fait qu’il n’est pas le fruit de négociations directes avec les deux autres composantes – chiite et kurde – de la société. S’il a été obtenu « au finish », c’est grâce aux efforts conjugués de diplomates américains et britanniques, présents en force sur place depuis des semaines, ainsi que de représentants des Nations unies appelés à la rescousse. L’accord, annoncé mardi soir au domicile du chef de l’État Jalal Talabani par un porte-parole de la formation, Hachem el-Hassani, ne recueille pas toutefois l’appui des autres représentants d’une communauté présente aux commandes des décennies durant et qui se voit soudain reléguée à un rôle de comparse. Plus grave encore, un groupe extrémiste, Jaïch al-taïfa al-mansoura, a aussitôt menacé des pires châtiments les « apostats inféodés à l’occupation ». Leur crime ? S’être « alliés aux impurs » alors que les extrémistes en question se battent pour instaurer une charia divine en remplacement d’une Constitution « laïque, sioniste et chrétienne, sans aucun rapport avec l’islam et les musulmans ». Cette phraséologie ne doit cependant pas masquer le fait que la mobilisation est dirigée contre un document soupçonné de paver la voie à un fédéralisme en vertu duquel une large autonomie serait octroyée aux zones nord et sud, laissant le centre et l’ouest aux sunnites, lesquels se retrouveraient ainsi démunis et sans réel pouvoir. C’est bien pourquoi les autres formations représentant la communauté – Conseil du dialogue national, Comité des ulémas, Ahl al-sunna principalement – ont opté pour l’opposition.
Les législateurs ont prévu que si le projet venait à être désavoué par deux tiers des électeurs dans trois des dix-huit provinces, il serait considéré comme ayant été rejeté, même en cas de vote favorable dans le reste de la république. Or, quatre régions sont à majorité sunnite, ce qui suscite quelque inquiétude au sein d’un gouvernement que n’enchante guère la perspective de mois d’incertitude et de violence avant l’élaboration d’une nouvelle Loi fondamentale. En effet, le consentement arraché à une formation minoritaire a été obtenu en échange de la promesse qu’au lendemain du scrutin législatif du 15 décembre, une commission sera créée qui disposera de quatre mois pour apporter certains amendements à la Constitution et les soumettre à un nouveau référendum. Avec tous les risques de les voir rejetés pour peu que les Kurdes et les chiites les jugent comme étant trop favorables à la troisième communauté.
Un constitutionnaliste de renom, Marinos Diamantidès, professeur à l’Université de Londres, a renvoyé dos à dos tout le monde en exhumant un texte vieux de 1907. La convention pour le règlement pacifique des conflits, a-t-il ainsi rappelé, fait obligation à la puissance occupante de maintenir en place le système en vigueur, ce qui est loin d’avoir été le cas au lendemain de l’entrée à Bagdad de l’armée US et de la désignation du « haut commissaire » L. Paul Bremer. Unanimes, les experts internationaux appelés à la rescousse résument leur jugement en une courte phrase : tant qu’il n’existe pas de réconciliation générale et que l’occupation perdure, il est inutile de s’obstiner à rechercher des prétextes pour justifier une solution qui ne peut être que boiteuse.
En attendant une bien improbable issue, chacun cherche à contourner la difficulté en se convainquant de son inexistence, un peu comme ces enseignants de mathématiques qui s’attaquent à un problème en décrétant qu’il est réglé. Hélas, les attentats, eux, sont bien réels, et pas plus tard qu’hier, les rebelles ont tenu à rappeler leur existence quand un kamikaze a perpétré un attentat-suicide qui a fait des dizaines de victimes. Et la veille, une attaque lancée contre un marché avait fait 75 tués ou blessés. Les deux se sont produits à Tall Afar, une localité « pacifiée » par les forces de la coalition en septembre dernier. Le rythme des actes de violence est appelé à augmenter dans les heures qui viennent, comme d’ailleurs l’avait prévu, le mois dernier, George W. Bush. Dont le porte-parole, Scott McClellan, vient de qualifier de « pas positif » la promesse sunnite de participer au processus politique.
Un engagement bien timide et bien partiel en réalité. Ah ces bouteilles que l’on veut croire à moitié pleines !…
Christian MERVILLE
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