Cela faisait bien longtemps que de telles choses n’avaient été dites, et dites avec autant de clarté, par un Premier ministre. Le pôle sunnite du pouvoir, il est réconfortant de le constater, a cessé d’être l’otage de prédilection de la rue libanaise, traditionnellement battue par les vents d’orage venus d’outre-frontière. Il est vrai qu’elle a bien changé, cette même rue qui se mobilisait instantanément naguère pour Nasser ou Arafat ; que les slogans éculés ont cessé de griser les masses ; que les Libanais de tout bord en ont assez des manipulations et mainmises extérieures, même s’ils redoutent les meurtrières colères des maîtres déchus.
Dans son exposé de mercredi devant le Parlement puis dans ses déclarations publiques, Fouad Siniora a littéralement innové en allant droit au fait sans trop de fioritures, sans faux-fuyant. Avec tact certes, mais aussi avec une belle fermeté, il a défini la position de son gouvernement par rapport à diverses questions particulièrement délicates. Le Liban, a-t-il affirmé ainsi, continue d’aspirer à des relations fraternelles avec son voisin syrien. Mais dans le même temps, il ne se laissera jamais plus dessaisir de sa liberté de décision ; et surtout, il reste déterminé à faire toute la lumière sur l’assassinat de Rafic Hariri, s’en remettant largement pour cela à l’enquête internationale dirigée par le juge Detlev Mehlis.
Dans le même ordre d’idée, on saura gré à Siniora d’avoir coupé court aux véhémentes objections du Hezbollah quant à une contribution du FBI américain aux investigations sur les attentats terroristes des derniers mois. En d’autres circonstances, la sainte horreur qui anime le Hezbollah face à l’éventualité d’une mainmise US aurait fait sourire : la Résistance islamique, qui ne cache guère sa filiation irakienne, s’accommodait fort bien d’une longue et jalouse tutelle syrienne qui, elle, n’avait rien d’hypothétique.
Toujours est-il que d’accepter sans complexe la main tendue, toute main capable d’aider à venir à bout des tueurs et autres poseurs de bombes, requérait, dans l’actuel contexte régional, une bonne dose de courage de la part du Sérail. Enlisée comme elle l’est dans le bourbier irakien, l’Amérique suscite l’hostilité croissante de ses ennemis, mais aussi désormais l’inquiétude, voire la défiance de ses plus proches amis. Voudrait-il offrir l’Irak à l’Iran sur un plateau d’argent que Washington n’agirait pas autrement, s’alarmait récemment ainsi l’Arabie saoudite. Voilà pourtant qu’Américains et Britanniques accusent la république des ayatollahs de soutenir la rébellion irakienne, notamment par l’entremise du Hezbollah. Lequel Hezbollah fait éminemment partie d’un gouvernement libanais bénéficiant d’un large soutien international, un gouvernement dont on attend cependant une entière application de la résolution 1559 de l’Onu stipulant la dissolution de toutes les milices, locales et étrangères. Que l’on aille donc comprendre, après tout cela…
On comprend plus aisément, en revanche, la soudaine résurgence du facteur palestinien sur une scène libanaise débarrassée depuis peu de la présence militaire syrienne. Ce matériel guerrier qui a afflué dernièrement dans les camps n’a pas été parachuté de la lune. Il a été expédié, à travers une frontière familière de ce genre de transit, par une Syrie qui ne tolère pourtant pas, sur son propre territoire (et surtout pas à proximité du front éteint du Golan), la moindre activité des fedayin. Et à l’évidence, cet armement vise moins à renforcer la défense des camps contre les agressions israéliennes qu’à perpétuer l’autonomie de ces camps à l’intérieur de l’ancienne concession libanaise.
En envoyant l’armée colmater les trous du gruyère frontalier, le gouvernement a entrepris de tarir le robinet à sa source. En se chargeant elle-même de la protection extérieure des camps, la troupe est en mesure de dissuader, du même coup, toute apparition armée hors de l’enceinte de ceux-ci, d’ores et déjà déclarée inacceptable. En engageant dès aujourd’hui des pourparlers avec les diverses organisations de résistance, l’État reste fidèle enfin à sa devise de fermeté dans le dialogue. Il bénéficie pour cela – pour la première fois sans doute avec une telle sincérité – de l’entière coopération de l’Autorité légale de Palestine.
Il n’y a pas que la rue libanaise qui a changé.
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