C’est entendu : Dieu n’a jamais dit à George W. Bush d’aller combattre les terroristes en Afghanistan ni de mettre fin à la tyrannie de Saddam Hussein. Force est de le croire puisque le principal intéressé le dit. Toujours est-il que ses expéditions, il les a bel et bien faites. Aucun contact non plus entre l’Au-Delà et Tony Blair – la précision s’imposait peut-être. Le Premier ministre britannique a saisi l’occasion d’une conférence de presse conjointe, cette semaine, avec Jalal Talabani pour évoquer « de nouveaux types d’explosifs » utilisés par les insurgés à Bagdad et ailleurs, « ce qui nous mène à la piste soit d’éléments iraniens, soit du Hezbollah, nous n’en savons rien encore». Le président irakien est moins certain encore. Un rien embarrassé, on le serait à moins, il s’est empressé de rectifier quelque peu le tir « ami » du Premier ministre de Sa Gracieuse Majesté : « J’ai personnellement évoqué le sujet avec des frères iraniens qui ont aussitôt démenti, affirmant vouloir un Irak stable et ne pas être prêts à porter sur la scène de notre pays leurs divergences avec les États-Unis.»
Vingt-quatre heures avant ces révélations, un responsable du Foreign Office ayant requis l’anonymat avait relié l’attaque contre des « Tommies », à Basra, à une piste menant droit aux Gardiens de la révolution, accusés de fournir l’armement utilisé par, à l’en croire, la milice de Moqtada Sadr, dont l’un des chefs, Ahmed al-Fartousi, jouit désormais, avait-il dit, de « l’hospitalité anglaise ». Ces propos revêtaient une importance d’autant plus grande que leur auteur sortait d’une rencontre au 10 Downing Street avec le chef du gouvernement. Et pourquoi les Iraniens auraient-il décidé soudain de recourir aux grands moyens ? Il est possible, toujours selon la même source, qu’ils se soient réveillés un beau matin en décidant de ne plus se laisser bousculer. Sur les bords de la Tamise, le choix de porter des accusations aussi graves aurait été dicté, indique-t-on, par d’autres impératifs, dont l’un au moins est que les relations avec la République islamique se trouvant au plus mal, Londres n’avait plus rien à perdre.
L’offensive s’inscrit dans le cadre plus général d’un blitzkrieg diplomatique dans lequel sont impliquées également Washington et Ryad. Depuis quelque temps en effet, tant la Maison-Blanche que le département d’État et le Pentagone multiplient les mises en garde à l’adresse des Iraniens, accusés tout à la fois de vouloir se doter d’un arsenal nucléaire et de s’intéresser de trop près aux affaires de leurs voisins de l’Est. Comme pour ne pas être en reste, les Saoudiens estiment que l’Iran lorgne aussi de manière inquiétante du côté des zones situées à sa frontière sud, habitées par des tribus chiites. Après avoir longtemps hésité, l’Union européenne a décidé de se ranger aux côtés de l’Amérique et de réclamer une action des Nations unies pour mettre un terme au programme nucléaire iranien. Enfin, avec la Turquie et le Pakistan engagés dans des manœuvres de rapprochement avec Israël, l’encerclement du régime des mollahs est presque total.
Dans un tel contexte, il est évident que la carte irakienne sert de prétexte à un nouveau tour de vis survenant fort à propos pour parachever le siège édifié par les stratèges de Condoleezza Rice. Il existe toutefois une faille dans le système, que le chef du gouvernement irakien a su exploiter de manière fort habile. Ibrahim Jaafari, connu pour entretenir des liens étroits avec l’ayatollah Khamenei – dont il fut longtemps l’hôte avant de regagner son pays dans la foulée de l’opération américaine « Shock and Awe » –, vient de proposer l’organisation d’une réunion des ministres de la Défense des pays voisins, auxquels se joindrait l’Égypte, qui préparera un sommet appelé à se tenir avant la fin de l’année. En tournée dans la région, le chef de la diplomatie iranienne s’est empressé de saisir la perche ainsi tendue. « Nous voulons ouvrir une nouvelle ère de coopération, sur la sécurité notamment », a confirmé Manouchehr Mottaki
Ce n’est là que le début de la riposte iranienne. L’erreur de l’Amérique a été de croire que les rapports irako-iraniens en sont restés aux années 1980-1988, quand les affrontements faisaient rage des deux côtés du Chatt el-Arab, prélude à la première guerre du Golfe. Depuis la chute du régime baassiste, sans être uniformément bleu, le ciel s’est grandement éclairci à mesure qu’il s’assombrissait pour le contingent américain, condamné à se défendre contre un ennemi insaisissable et imprévisible. Au point que le Pentagone vient d’accroître de 14 000 hommes ses effectifs présents sur le terrain. Officiellement, cette décision est motivée par la proximité de la date du référendum sur le projet de Constitution (15 octobre). Une raison qui doit susciter une douce hilarité dans les rangs de la Qaëda.
Christian MERVILLE
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