Il en était grand temps : après des semaines de tiraillements sur fond d’attentats à la bombe et de spéculations effrénées sur les conclusions de la commission Mehlis, divers postes sensibles ont été pourvus enfin, hier, en Conseil des ministres.
Dans l’immédiat, et ne serait-ce qu’au strict plan psychologique, l’impact de ces nominations devrait rasséréner quelque peu une population obsédée par le péril terroriste et qui assistait, incrédule, aux luttes d’influence entre responsables politiques. Il y a plus d’un mois, on a vu rouler des têtes, et non des moindres, soupçonnées d’avoir pris part à la criminelle conspiration qui a emporté Rafic Hariri. Et là où tombent des têtes, d’autres têtes doivent pousser très vite, car si la nature a horreur du vide, c’est une franche terreur que celui-ci inspire, à juste titre, aux citoyens.
Dans toute société démocratique, la garantie de la justice est partie intégrante de la sauvegarde de la sécurité : l’une ne saurait aller sans l’autre, et c’est bien cette étroite interaction, ce cheminement bras dessus, bras dessous qui préserve les États de l’anarchie comme du totalitarisme. Indiscutablement heureux, dès lors, est le choix qui s’est porté sur le juge Antoine Khair, à la compétence et à l’intégrité bien connues, pour la présidence du Conseil supérieur de la magistrature. Ce n’est que tout dernièrement que l’appareil judiciaire libanais a entrepris de se libérer des chaînes dont l’avait accablé, des décennies durant, l’implacable domination syrienne. Pour mener à son terme l’instruction de l’affaire Hariri, pour incriminer puis châtier les tueurs, cette institution va continuer certes d’avoir besoin, pour quelque temps encore, de cette providentielle ombrelle que lui procura l’enquête internationale sur l’attentat du 14 février. Mais la peur disparue, il est d’autres chaînes, non moins infamantes, que la justice est tenue de briser aussi : celles des accommodements avec le pouvoir politique, des compromissions, de la corruption.
C’est une tâche tout aussi vitale qui attend, bien entendu, les nouveaux chefs des organismes sécuritaires. Ils auront en effet à réorganiser leurs services, à débusquer et à reconvertir (ou alors à exclure) les éléments les plus marqués au sceau des allégeances extralibanaises, à équiper ces services de matériel de recherche et d’analyse moderne, à former des compétences. Il reste que dans un pays comme le nôtre, la modernité et le progrès ne sauraient se mesurer en termes de laboratoires, d’ordinateurs et de stages à l’étranger. La modernité, la vraie, ce serait pour les services d’en finir, comme pour les chaînes évoquées plus haut, d’autres allégeances, locales celles-là.
Depuis l’accord de Taëf en effet, l’attribution des charges sécuritaires obéit à la règle de l’équilibre du moment entre communautés religieuses : tout se passant comme si les titulaires de ces charges, compte non tenu de leurs compétences et de leur moralité, relevaient plus ou moins obscurément de leur environnement socioculturel, de leur clan, de leur parti, avant que de l’État. Jamil Sayyed déchu, les chiites « conservent » ainsi la Sûreté générale en la personne du général Jezzini, qui a l’heur de rassurer le Hezbollah ; et les grecs-catholiques protestent contre la dissolution annoncée de la Sûreté de l’État, agence qui avait été créée de toutes pièces à seule fin d’associer formellement les chiites à la communauté du renseignement !
Arrivera-t-on vraiment à centraliser les informations collectées par les divers services ? Ces renseignements seront-ils fidèlement communiqués à qui de droit, et seulement à qui de droit ? Les fonds secrets, ce fameux nerf de la guerre de l’ombre, seront-ils convenablement gérés et mis à l’abri des manipulations ? Plus important encore, le conglomérat politique au pouvoir arrivera-t-il à s’entendre sur une stratégie sécuritaire précise, bâtie sur l’identification objective des sources potentielles de menaces et la détermination commune à neutraliser celles-ci ?
C’est au vu de leurs résultats, certes, que seront jugés par l’opinion les nouveaux responsables sécuritaires. C’est au gouvernement toutefois qu’il va incomber de changer la règle du jeu. D’initier une perception nouvelle de la fonction publique, surtout quand il y va de la vie des gens. L’intifada pour le Cèdre restera une belle figure de style si elle ne se double pas d’une autre révolution. Celle des esprits.
Issa GORAIEB
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Dans l’immédiat, et ne serait-ce qu’au strict plan psychologique, l’impact de ces nominations devrait rasséréner quelque peu une population obsédée par le péril terroriste et qui assistait, incrédule, aux luttes d’influence entre responsables politiques. Il y a plus d’un mois, on a vu rouler des têtes, et non des moindres, soupçonnées d’avoir pris part à la criminelle conspiration qui a emporté Rafic Hariri. Et là où tombent des têtes, d’autres têtes doivent pousser très vite, car si la nature a horreur du vide, c’est une franche terreur que celui-ci...