Paradoxes
Le Liban a de tout temps été un modèle de paradoxes. Du temps béni de la période d’avant-guerre, nos médias – inépuisables mines d’informations sur un Moyen-Orient régi par des régimes dictatoriaux dont un des préceptes de survie est la distorsion des vérités politiques – étaient la seule source fiable en matière de renseignements.
Aujourd’hui que beaucoup de peuples arabes s’affranchissent péniblement des mentalités asservissantes qui les obnubilaient politiquement et médiatiquement, il semble qu’au Liban, l’impact de tous les quatorze des mois libérateurs n’ait pas réussi à endiguer « l’autocensure » infligée à nos médias par un régime à la solde de la Syrie.
En ce moment même, alors que des bombes explosent un peu partout dans les régions chrétiennes, la dernière en date ayant ciblé la malheureuse May Chidiac, journaliste émérite de la LBCI, nos politicards, s’imaginant détourner l’attention des Libanais de la réalité de l’empoigne régionale opposant la communauté internationale au Baas syrien, centrent toutes leurs joutes sur la première des présidences au Liban. Désormais, le citoyen sera quotidiennement matraqué de discours, plaidoyers et autres déclarations démagogiques, pour ou contre la démission du chef de l’État.
Le problème, c’est que les médias « marchent avec », alors qu’il suffit de consulter n’importe quel site sur l’Internet pour savoir que la sécurité au Liban fait partie du « deal » proposé aux USA par Damas. Cette vérité a éclaté le jour même des funérailles de Rafic Hariri, quand Abdel Halim Khaddam, exsangue, est rentré à Damas présenter sa démission après avoir présenté ses condoléances à la famille Hairiri. Les médias libanais n’ont jamais mentionné cet épisode.
Les médias locaux multiplient les appels pathétiques au bon jugement des Libanais « qui ne devraient pas tomber dans le piège du confessionnalisme sécuritaire », vrai but des poseurs de bombes ?
Belle jambe que cela nous fait, vraiment ! Avec en prime l’assurance qu’avec le gouvernement que nous avons, nous ne sommes pas près de sortir de l’auberge. En fait, nous sommes tout simplement passés de l’État sécuritaire politique à l’État d’insécurité anarchique. Le comble, c’est que je l’apprends en lisant as-Siyassa, journal koweïtien.
Puis je me dis que c’est de notre faute à nous, citoyens libanais. Pour pouvoir effectuer un changement radical au niveau sécuritaire, il aurait peut-être fallu jeter politique et politiciens à la mer. Pollution pour une fois bénéfique, celle-là aurait sûrement servi à déclencher un changement radical, sinon sécuritaire, du moins au niveau du discours politique intellectuel.
Georges E. AYOUB
De la « révolution du Cèdre »
à l’implantation palestinienne
La « révolution du Cèdre » avait si bien commencé…
Nous étions tous descendus dans la rue : chrétiens, sunnites, chiites et druzes côte à côte ; cadres, médecins, avocats, professeurs et étudiants de Beyrouth et de la montagne, paysans de la Békaa et du Nord, et Libanais de la diaspora ; aounistes, FL, Kataëb, joumblattistes, haririens et autres, pour exprimer ensemble notre ras-le-bol de l’occupation, de la répression et de l’oppression. Nos cœurs battaient à l’unisson, au rythme de la liberté que nous retrouvions peu à peu.
Cette capacité à se mobiliser, nous l’avons toujours eue : pour résister militairement durant la guerre au prix du martyre et pour résister politiquement, l’après-guerre venue, quitte à subir la répression violente de la part du régime.
Nous avons tous cru en cette « révolution du Cèdre » conduite par une marée humaine aux couleurs rouge et blanche. C’était la mobilisation générale. Les jeunes dormaient quotidiennement sous des tentes installées au centre-ville. Michel Aoun s’exprimait tous les jours à la télévision, invitant les jeunes à tenir bon. Amine Gemayel, Sethrida Geagea, la famille Hariri et le couple Joumblatt venaient régulièrement au contact des jeunes et leur offraient assistance et aide. Quant à Fouad Abou Nader, dont l’épouse fut touchée lors de l’attentat, il campa avec les jeunes, avec une simplicité et une discrétion déconcertantes pour un homme politique.
Après le vote de la résolution 1559 de l’ONU et la très contestée prorogation du mandat présidentiel d’Émile Lahoud, Rafic Hariri et Walid Joumblatt avaient rejoint nos rangs, trente ans après. Cela ne pouvait que s’inscrire dans un plan.
Ce plan, nous commençons à le voir. Il s’agit de celui de Henry Kissinger, qui a simplement évolué : au lieu de donner le Liban aux Palestiniens, il est aujourd’hui question d’implanter ceux déjà présents sur notre sol.
Plusieurs faits le prouvent.
Tout d’abord l’insistance de Walid Joumblatt à exiger la fin du mandat d’Émile Lahoud alors que deux noms sont pressentis : Ghattas Khoury et Johnny Abdo (soufflé par les États-Unis), deux proches du camp Hariri. Pour conserver en apparence l’esprit du 14 mars, Johnny Abdo a convaincu Saad Hariri de retirer Ghattas Khoury de sa liste électorale au profit de Solange Gemayel. Pour quelles raisons Ghattas Khoury a-t-il accepté de se retirer ? Que lui a-t-on promis ? Lui a-t-on confié une mission, et laquelle ?
Les législatives se sont déroulées avec la même loi tronquée au départ, qui a une nouvelle fois marginalisé les chrétiens puisque le général Aoun, qui a remporté les voix de trois chrétiens sur quatre, n’a obtenu que 21 députés avec ses alliés. Pourquoi le Parlement a-t-il reporté sine die l’élaboration d’une nouvelle loi électorale ? Pourquoi Saad Hariri et Walid Joumblatt ont-ils insisté pour des élections à ladite date dite, même si une nouvelle loi électorale n’était pas votée d’ici là ?
La première mesure du gouvernement Siniora fut d’accorder des droits aux réfugiés palestiniens, notamment en matière d’emploi. Il s’agit bien là d’un pas sur la voie de l’implantation, pourtant interdite par la Constitution libanaise et cause même de la guerre.
Puis ce fut la visite au Liban de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne. À peine reparti, il déclara que le Liban devrait naturaliser les Palestiniens présents sur son sol.
Un an tout juste après la déclaration de George Bush, lors d’une conférence de presse conjointe avec Ariel Sharon, affirmant que les Palestiniens vivant hors de la Cisjordanie et de la bande de Gaza devront être implantés dans les pays d’accueil, le congressman Darell Issa a été envoyé à Beyrouth pour négocier l’implantation d’au moins une partie des Palestiniens et la répartition des autres dans différents États.
Pourquoi toutes ces rumeurs d’un marché « implantation contre suppression de la dette » reviennent-elles avec autant d’insistance en même temps qu’un Paris III ?
Pourquoi seules les régions chrétiennes sont-elles touchées par des attentats ? Comment se fait-il qu’une partie des personnes arrêtées soient palestiniennes ? Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas à ce jour entendu l’appel lancé le 19 mars dernier sur les lieux de l’attentat à Jdeideh par Fouad Abou Nader qui lui demandait d’arrêter les auteurs des plasticages?
Pourquoi les États-Unis insistent-ils pour désarmer le Hezbollah, qui est pour les chiites du Sud le rempart contre l’implantation palestinienne ? Pourquoi veut-on implanter les Palestiniens sunnites à l’heure où beaucoup de jeunes Libanais chiites émigrent ? Enfin, pourquoi le chrétien et le chiite sont-ils marginalisés dans le Liban de l’après-occupation ? N’est-ce pas eux qui ont libéré le Liban ?
Le rouge de la révolution est devenu celui du sang versé par des innocents lors des derniers attentats, et le blanc celui du coup d’État réalisé par Saad Hariri et Walid Joumblatt.
Michel FAYAD
Étudiant en sciences
politiques à Paris
L’attentat contre May Chidiac
Amoureuse de la liberté
Quoi de plus lâche, de plus immonde que cet ignoble attentat perpétré contre May Chidiac, une des figures les plus remarquables de nos médias ?
On a voulu réduire au silence cette jeune femme intrépide qui, à travers le journal qu’elle présentait et les interviews qu’elle menait, voulait simplement faire entendre ses convictions politiques.
Comment peut-il exister des âmes damnées capables de commettre des actes aussi barbares ? Comment ces gens, qui ont de leurs mains haïssables posé l’explosif ou déclenché l’explosion, peuvent-ils fermer les yeux sans être tourmentés par leur conscience ?
Ils ont voulu briser la vie d’une amoureuse de la liberté ; ils l’ont atteinte à jamais dans sa chair, elle, pour qui la féminité est aussi un moyen d’expression.
Puisse-t-elle avoir la capacité de parcourir le long tunnel de souffrances qui l’attend. Puisse sa rage de vivre prendre le dessus. Son sourire lumineux rayonnera alors de nouveau sur cet écran qu’elle chérit tant.
Nous retrouverons intacts sa voix et son verbe, et l’étendard de la liberté flottera plus haut que jamais.
Claude ASSAF
Il y a 80 ans déjà …
« L’enquête menée actuellement par le parquet avance très rapidement. Nous croyons connaître déjà l’instigateur de l’attentat et nous espérons pouvoir posséder bientôt les éléments de preuves qui nous permettront d’intenter les poursuites nécessaires. »
Ce communiqué, qui peut concerner la mort de Samir Kassir, ou tout récemment l’attentat manqué contre May Chidiac, n’est pas nouveau. Il remonte à 1925, quand un attentat avait été perpétré contre Gabriel Khabbaz, directeur de L’Orient à l’époque. Un communiqué de 80 ans déjà, que je qualifierai d’hymne de la défaite, puisqu il se renouvelle après chaque attentat perpétré contre la liberté et qui masque toujours l’impuissance de l’État. N’est-il pas temps, Messieurs nos juges, après presque un siècle, de faire face à ce défi et, pour une fois, voler de nos propres ailes pour découvrir la vérité ? Sans pour cela réclamer l’aide de tous les inspecteurs du globe…
Antoine SABBAGHA
Parce que…
À l’heure où toutes les dénonciations ont perdu leur sens, au moment où toutes les condamnations n’ont plus de valeur, seul un hommage rempli de sens et reconnaissant la valeur de la présentatrice-vedette de la LBC, May Chidiac, mérite d’être rendu.
Parce que tu es une femme qui a su s’émanciper dans un monde oriental où la quasi-exclusivité revient aux hommes.
Parce que tu as réussi à briller pendant la longue période obscure traversée par le Liban.
Parce que tu as refusé de te résigner à l’heure où compromissions et soumissions formaient la règle d’or de survie.
Parce que tu as gardé l’audace et la transparence quand la lâcheté et l’hypocrisie étaient à la mode.
Parce que ta présence régulière sur les écrans de chaque foyer libanais était une des seules images d’espoir quand l’exil ou la docilité semblaient être les seuls choix.
Parce que ta foi dans ta cause n’a jamais été ébranlée ni corrompue.
Parce que ton sourire rayonnant agaçait et a continué à embarrasser les mauvais perdants.
Pour toutes ces raisons, on a voulu t’assassiner. C’est aussi pour toutes ces raisons que tu vas survivre et surmonter les épreuves qui t’attendent. Ils ont voulu t’éteindre, mais ton corps a refusé. Ils ont voulu t’arracher à la vie, mais ils n’ont réussi qu’à arracher une partie de toi-même.
Pour toutes ces raisons, tu t’en remettras. Quand la justice prendra effet, les assassins réaliseront que la seule partie qu’ils ont réussi à amputer est leur liberté…
Pour toutes ces raisons, on te souhaite une bonne guérison et on espère te revoir rayonner sur nos écrans le plus tôt possible.
Johnny KAIROUZ
N’essayez plus !
Nous sommes libanais, nous sommes jeunes, nous nous adressons aujourd’hui à tous ceux qui tentent de briser nos rêves, tous ceux qui tentent de nous enlever notre liberté, notre souveraineté, notre indépendance, celle que nous avons si longtemps attendue.
Arrêtez-vous là, n’essayez plus, car chaque âme, chaque pensée libre que vous nous prenez vivra à jamais en nous, afin de continuer ce combat si bien commencé. Quand leur cœur s’est subitement arrêté, le seul testament que ces victimes ont pu nous laisser, c’est leur liberté de penser.
Rita YAZBECK
Esprit es-tu là ?
Selon le ministre de l’Intérieur, des fantômes seraient à l’origine des attentats et voitures piégées.
Quatorze explosions perpétrées par de vilains fantômes…
Si le gouvernement se trouve dans l’impossibilité de remédier à cette situation par les moyens conventionnels, il serait sage alors de faire appel aux fameux « Ghost Busters ». Ou encore, lors du prochain Conseil des ministres, que ces derniers se livrent à une séance de spiritisme.
On pourrait encore recourir aux services d’une voyante. Qui serait, bien entendu, extralucide, elle…
Dania TYAN
NDLR
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