Combien seront-ils à défiler aujourd’hui sur Pennsylvania Avenue, menés par Cindy Sheehan, cette mère d’un soldat tué en Irak et qui a fait le siège du ranch texan de George W. Bush, un mois durant, parce qu’elle voulait l’interroger sur les raisons pour lesquelles son fils était mort dans une guerre que l’Amérique a peut-être déjà perdue, où en tout cas elle a laissé un peu de son âme et beaucoup de sa réputation ? Leur nombre importe peu. Au plus fort de l’affaire vietnamienne, rappelait l’autre jour Joan Baez, nous n’étions que quelques dizaines. Combien de millions de dollars vient de consacrer une organisation pacifiste à sa campagne dans certains journaux et chaînes de télévision ? Là aussi ce qui compte, c’est moins le chiffre que le nom du mouvement : « Win without war. » Tout un programme…
Les signes se multiplient, qui indiquent que quelque chose est en train de changer dans ces États-Unis de toutes les contradictions. Des chiffres encore, ceux des récents sondages d’opinion : ils sont 59 pour cent à penser que l’invasion était une erreur, 57 pour cent à désapprouver la manière dont la Maison-Blanche a conduit cette expédition, 61 pour cent à appuyer l’idée de détourner une partie des dépenses militaires au profit des victimes du cyclone Katrina – et de la tempête Rita à venir. Au niveau des chefs militaires, des responsables de l’espionnage, le moral est loin d’être au beau fixe. Confidence d’un officier supérieur aux journalistes : « Prenons l’exemple de Samarra. Nous avons repris et perdu cette localité à quatre reprises sans jamais rien réaliser de positif. Il nous faut impérativement une nouvelle stratégie. » L’ennui, c’est que tout le monde réclame (même s’il ne le fait pas à voix haute) un tel changement de cap, mais personne ne sait dans quelle direction l’entreprendre. Abandonner au sort qui menace d’être le sien un pays qu’on prétendait secourir constituerait un désastre dont il est difficile pour l’heure d’évaluer les dégâts possibles ; s’obstiner à vouloir combattre le terrorisme international à partir de l’ancienne Mésopotamie trahit une inquiétante myopie. Dont apparemment continue de souffrir le chef de l’Exécutif US, pour qui « se retirer maintenant reviendrait à répéter les coûteuses erreurs du passé qui ont débouché sur les attentats du 11 septembre ». Selon l’hôte de la Maison-Blanche, les perspectives – à tout le moins dans le proche avenir – paraissent sombres et peuvent se résumer ainsi : un regain de violence à l’approche du référendum sur la Constitution, le 15 octobre, et des élections générales de décembre.
Il est clair que ce genre de propos est destiné à donner à l’opinion publique l’image d’un leader capable, pour sa nation mais aussi pour le monde, de réaliser les plus grands desseins. Dans les états-majors, le langage est tout autre. Au mieux, affirment les généraux, il faudra dix ans pour mater une rébellion qui mobilise aujourd’hui, outre les effectifs de l’ancienne armée de Saddam Hussein dissoute inconsidérément le 23 mai 2003 par L. Paul Bremer, les membres du parti Baas et l’immense majorité de la communauté sunnite. À cette force, déjà impressionnante en elle-même, il convient d’ajouter depuis peu certaines milices chiites proches de l’Iran, entrées en guerre à Basra contre la coalition. Il s’agit de quatre formations : l’Armée du Mehdi, les Brigades el-Sadr, le bras armé du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak et le Hezbollah local (qui n’a rien à voir avec son homonyme libanais).
Dans un contexte politique et surtout militaire aussi explosif, la campagne sur le thème de la Constitution paraît mal engagée. Certes, le grand ayatollah Ali Sistani s’apprête à émettre une « fatwa » demandant aux Irakiens de voter oui ; certes aussi, dès hier, un autre haut dignitaire religieux, Ishak al-Fayad, l’a précédé sur cette voie, mais les sunnites sont d’un avis contraire. Le Comité des ulémas et le Parti islamique ont déjà appelé à s’opposer à un texte mentionnant le principe du fédéralisme, prélude, estiment-ils, à un éclatement du pays. Un point de vue que Saoud al-Fayçal n’est pas loin de partager. Le chef de la diplomatie saoudienne a fait part de ses appréhensions au New York Times et révélé qu’il avait mis en garde les plus hautes instances dirigeantes américaines contre les dangers d’un démembrement qui entraînerait l’ensemble de la région dans une spirale de violence sans fin. Malgré tout, Bush affiche une confiance inébranlable en son étoile et se dit confiant de « pouvoir faire plus d’une chose en même temps », ce qui, au vu de ses réalisations passées, est plutôt douteux.
Dans un Irak que l’on a trop longtemps laissé se défaire, que trop souvent on a contribué à désintégrer, tout est à refaire. La question est de savoir s’il n’est pas trop tard désormais et quel sera le prix moral et matériel d’une telle entreprise.
Christian MERVILLE
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