Ô temps, suspends ton vol… Vers New York. En l’absence des présidents, la vie politique locale a connu une pause qui devrait prendre fin avec leur retour. En principe, la Chambre doit tenir mardi un débat général sur l’action du gouvernement. C’est ce qui avait été convenu lors de la séance de confiance, mais il n’est pas certain que Berry lance la convocation prévue parce qu’avant, il souhaite faire le point avec Siniora sur la fameuse rencontre du Core Group, sous l’égide de Condoleezza Rice. En tant que leader du mouvement Amal, Berry n’a pas vu d’un très bon œil que cette conférence préparatoire se tienne en l’absence de Faouzi Salloukh, ministre des Affaires étrangères. Et puis il s’inquiète des conditions américaines qui sous-tendraient l’assistance économique promise. Surtout que Siniora a été briefé après le rendez-vous général par le redoutable Dick Cheney, tête pensante de la Maison-Blanche, connu pour ses positions en flèche concernant aussi bien le Hezbollah que la Syrie. Ces deux points d’appui de Berry, qui, on le sait, aussitôt débarqué lui-même de voyage, a tiré à boulets rouges sur le chef du gouvernement en lui reprochant, après l’explosion de Jeitaoui, son laxisme en matière de sécurité. En fait, on ne cache pas dans l’entourage du président de la Chambre qu’il s’estime négligé par Siniora dont les récentes initiatives auraient été prises sans le consulter. De plus, tout comme Joumblatt, le leader d’Amal s’inquiète des projets du Premier ministre en matière de redressement financier. D’abord parce qu’il est fortement question de faire passer à la trappe ce Conseil du Sud qui lui tient tellement à cœur. Ensuite, parce que le plan de sauvetage implique des privatisations qui affecteraient le rôle dit social d’un État-providence, vache à lait idéale pour de nombreux pôles. Or il est évident que Siniora ne peut espérer réduire la dette publique, et son service qui coûte tant au Trésor, ni atteindre l’objectif d’équilibrer le budget en cinq ans, s’il ne ferme pas les robinets.
Pour lui mettre des bâtons dans les roues, on l’accuse donc de ne pas respecter la règle démocratique de la concertation, et de faire cavalier seul en matière de décisions stratégiques. Dans le même esprit, mais sans invoquer pour sa part des considérations économiques ou financières, le Hezbollah réclame un dialogue national. La formation intégriste met en garde contre des projets d’assistance qui lui semblent politiquement piégées. Ajoutant que le Liban risque de passer d’une tutelle à une autre.
À des degrés d’engagement variables, beaucoup d’éléments du 14 mars partagent à ce sujet le point de vue des leaders du 8 mars. Les progressistes notamment souhaitent une libéralisation intensifiée des donnes politiques. Précisant qu’autrement, le climat confessionnel risquerait de s’aggraver encore. Aux dépens aussi bien de l’autorité de l’État que de l’esprit national. Une variante de cette thèse souligne que le rassemblement à l’intérieur est d’autant plus nécessaire que par suite des circonstances, les services sécuritaires libanais, ce bras séculier du pouvoir, sont en pleine déliquescence.
La véritable date butoir
Cependant, si la vie politique est appelée à se ranimer ponctuellement autour de la controverse concernant l’action de Siniora, elle resterait pour le fond conditionnée essentiellement par l’enquête que diligente Mehlis. C’est à la lumière de son rapport, attendu le 25 octobre, que le tandem Hezbollah-Amal basculerait dans une opposition définitive à Siniora. Ou, au contraire, trouverait un terrain d’entente avec le chef du gouvernement donc avec les haririens. En d’autres termes, le duo n’entreprend pour l’heure que des pointes d’entraînement, comme disent les escrimeurs. Des escarmouches secondaires qui ont une double fonction : rappeler à Siniora que si on lui a flanqué Salloukh aux AE ce n’est pas pour jouer les figurants. Et le mettre en garde contre la tentation de mener ultérieurement campagne pour la 1559 et la 1614, afin de montrer patte blanche aux donateurs. Mais beaucoup observent que le président Lahoud non plus n’a pas cru indispensable d’avoir Salloukh à ses côtés quand il a rencontré Annan. C’est donc une sorte de jeu de la chaise musicale. Dans ce sens que les autres parties paraissent vouloir sanctionner par un boycottage tacite le coup de force chiite relatif aux Affaires étrangères.
Quoi qu’il en soit, pour le moment, le Hezbollah marque plus de sympathie au régime qu’au président du Conseil. Le parti a en effet protesté contre le fait que Condoleezza Rice ait pu le cibler, à mots à peine couverts, sans que Siniora ne réagisse. Le Hezb a par contre applaudi au discours de Lahoud devant l’Assemblée générale de l’ONU et ses propos positifs sur la Résistance.
Pour des observateurs avertis, le bruitage actuel ne signifie pas que le compte à rebours a commencé pour le cabinet Siniora. Mais qu’on souhaite lui voir rectifier la trajectoire et refuser que l’extérieur ne lui dicte ses conditions. Berry met ainsi l’accent sur la nécessité d’un dialogue intérieur sur tous les sujets épineux et il compte s’en ouvrir tant auprès de Saad Hariri qu’auprès de Fouad Siniora, qui va lui-même d’ailleurs expliciter ses démarches à l’opinion libanaise.
De son côté, Michel Aoun se prépare à un large tour de concertations. Il devrait rencontrer Berry, Hariri et le Hezbollah. Et certains n’excluent pas un rapprochement entre lui et Joumblatt. Sans oublier le renforcement de la coordination avec les Forces libanaises.
Philippe ABI-AKL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats