Trente-septième semaine de 2005 (J+216 : à moins d’une bien improbable, d’une maudite surprise, le rapport Mehlis permettra une formidable catharsis. Celle-ci a d’ailleurs déjà largement commencé. C’est palpable : on voit déjà le traumatisme psychique des Libanais régresser, et ces affects longtemps refoulés au fin fond de millions de subconscients se libérer, s’autodétruire à chaque nouvelle information en provenance de Monteverde. Cet Allemand est un révélateur, un Théorème à lui tout seul, Terence Stamp avec lunettes.)
La black Dame de Fer sait parfois viser en plein dans le mille. « Ceux qui connaissent bien le Liban depuis deux ans me disent que la chose la plus fascinante, c’est que ce sont des juges libanais qui ont délivré des mandats d’arrêt contre les généraux. Cela est totalement inhabituel au Liban. » Condoleezza Rice a souligné ensuite que si tout cela est possible, c’est parce que « la peur de la Syrie » est en train de fondre comme neige au soleil.
La peur de la Syrie… C’était devenu, au fil des années de plomb, de ces années de tutelle qui n’en finissaient plus, un peu comme avoir peur de soi. La peur de la Syrie avait fini par agir sur la très grande majorité de Libanais comme un fluide paralysant, un anxiolytique surpuissant, surdosé, qui annihilait la moindre volonté de briser le carcan. Ce meurtre en plein jour, cette mort clinique ont été programmés des bords du Barada, avec une infinie perversité, pour terrasser d’abord, surtout, la moelle épinière de tout État de droit, de loi et de souveraineté : la justice. Une fois celle-ci asservie, lobotomisée, télécommandable à souhait, tout le reste, avec un peu (beaucoup) de dollars, quelques bonnes plaques bleues et de sympathiques portefeuilles, était un jeu d’enfant.
Sauf que, tellement imbu de lui-même, tellement convaincu de son intouchabilité, de son immortalité, l’appareil exterminateur (tuteur et complice) n’a rien vu, ou voulu voir venir. La peur n’a pas réussi sa métastase. La justice n’était pas morte : simplement, elle dormait, droguée jusqu’aux yeux par ses bourreaux, avec l’aide substantielle de quelques-uns de ses propres agents. Belle au bois dormant attendant son prince charmant, elle l’a trouvé, il vient d’Allemagne. Il n’a pas fait grand-chose : il lui a juste montré qu’elle pouvait vaincre cet effroi presque phobique d’être elle-même, d’exercer ses prérogatives, ses droits, et, mille fois plutôt qu’une, remplir ses devoirs.
Radieuse après s’être rendu compte qu’elle était carrément reborn ou chahid hayy, martyre vivante, cette justice a eu la bonne idée et la force d’utiliser sa peur pour la transformer en un combustible radical, indispensable pour qu’une révolution des mentalités puisse espérer aller jusqu’au bout de son rêve : la justice libanaise a transformé sa peur en audace. Et que l’on ne se leurre pas : ce n’est pas parce qu’ils étaient noyautés, gangrenés par d’imposants, de trop voyants mauvais grains que les centaines de Ralph Riachi et autres Élias Eid étaient minoritaires. Au contraire.
L’audace. Tellement plus que la peur, elle devrait être contagieuse. Pandémique. Générer, spontanément, d’autres audaces, toutes les audaces. L’audace de se décider en faveur d’un nouveau chef de l’État qui serait pour la première fois depuis des années garant de la Constitution et de l’unité du pays, adoubé par les chrétiens puis par toutes les communautés libanaises. L’audace d’ouvrir sans trop attendre le débat interne sur le désarmement du Hezbollah. L’audace d’entreprendre en douceur et en profondeur, sans pause d’aucun genre, toutes ces réformes sans lesquelles la meilleure volonté internationale avorterait de facto. L’audace, pour les Libanais, d’être parmi les principaux acteurs de cette reconstruction par le terrassement de la peur, de cette ruée vers l’or.
Une peur, dit-on, une seule, devrait pourtant perdurer. « Le commencement de la sagesse, c’est la peur du gendarme. » À condition que celui-ci soit un incorruptible, un vrai, il faudrait ne jamais cesser de nourrir cette peur. L’audace commence par là. Et toutes les bombes du monde n’y résisteraient pas.
Ziyad MAKHOUL
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