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Actualités - Opinion

Commentaire Les leçons du tsunami noir

par Joseph Stiglitz* Le monde a été horrifié par la réaction de l’Amérique face au cyclone Katrina et ses conséquences à La Nouvelle-Orléans. Quatre ans après le 11 septembre et avec des milliards de dollars soi-disant dépensés pour se préparer à une autre situation d’urgence, l’Amérique a montré au monde son impréparation, même pour une catastrophe annoncée bien à l’avance. La différence entre ce que l’on va appeler le « tsunami noir » de l’Amérique - parce que les principales victimes en sont les pauvres de Louisiane, essentiellement des Noirs - et le tsunami qui a frappé l’Asie en décembre dernier est frappante. La catastrophe en Asie a montré la capacité des peuples touchés à transcender des conflits de longue date, à l’exemple des rebelles en Aceh qui ont arrêté les combats pour faire cause commune avec le reste de l’Indonésie. À titre de comparaison, la catastrophe qui a frappé La Nouvelle-Orléans et les côtes du golfe du Mexique ont mis en évidence et aggravé les antagonismes. La réaction du gouvernement du président Bush au cyclone a renforcé les Noirs dans leurs soupçons que si ce sont leurs enfants qui combattent en première ligne dans les guerres de l’Amérique, non seulement ils sont les laissés-pour-compte de la prospérité américaine, mais ils ne peuvent compter sur aucune solidarité au moment où ils en ont le plus besoin. Un ordre d’évacuation a bien été donné, mais sans que l’on prévoie des moyens de transport pour les pauvres. Quand l’aide est arrivée, ainsi que l’a souligné un chroniqueur du New York Times, cela a été comme pour le Titanic, ce sont les riches et les puissants qui en ont bénéficié en priorité. J’étais en Thaïlande immédiatement après le tsunami et j’ai été témoin de la réaction impressionnante de ce pays. Les Thaïs ont acheminé rapidement le personnel des consulats et des ambassades vers les zones affectées, conscients du sentiment d’impuissance des personnes bloquées loin de chez elles. L’Amérique, elle, a empêché les fonctionnaires étrangers de venir à l’aide de leurs ressortissants à La Nouvelle-Orléans, peut-être embarrassée à l’idée de ce qu’ils pourraient y découvrir. Même le pays le plus riche du monde a des ressources limitées. S’il diminue les impôts des riches, il ne disposera plus d’assez d’argent à dépenser pour réparer les digues, s’il déploie la garde nationale et la réserve en Irak dans des combats sans issue, il est moins bien armé pour faire face à une crise intérieure. Il y a des choix à faire et ces choix ont de l’importance. Des politiciens à courte vue comme Bush rechignent à des investissements à long terme au profit de leur intérêt à court terme. Il a récemment donné son accord à des dépenses d’infrastructure somptueuses, comportant, entre autres cadeaux à ses sympathisants, un pont abominable qui ne mène nulle part en Alaska. Cet argent qui aurait pu être utilisé pour sauver des milliers de vies a été dépensé pour acheter des voix. Rarement un pays a été rattrapé par son passé aussi rapidement que l’Amérique. Une guerre mal fondée devait amener une paix à bon marché au Moyen-Orient, mais elle n’y est pas parvenue. Maintenant, l’Amérique doit payer le prix pour avoir ignoré les avertissements pourtant fort clairs quant à l’état des digues de La Nouvelle-Orléans. Rien n’aurait permis d’éviter des dégâts après le passage de Katrina, mais son impact aurait pu être atténué. Malgré toutes leurs qualités, en cas de crise, les forces du marché ne fonctionnent généralement pas et vont souvent même à contre-emploi. Le marché n’a pas réagi au besoin d’évacuation en envoyant de longs convois de bus, et dans le voisinage, le prix des chambres d’hôtels a parfois triplé, ce qui traduit effectivement le changement dans l’offre et la demande, mais constitue aussi un abus de situation. C’est odieux, car cette hausse n’entraîne pas une augmentation de l’offre à court terme et présente un énorme désavantage, car elle exclut les moins fortunés. Le prix Nobel d’économie Amartya Sen souligne que la plupart des famines ne sont pas liées à un manque de nourriture, mais à ce que la nourriture disponible ne parvient pas aux personnes qui en auraient besoin, ceci parce qu’elles n’ont pas le pouvoir d’achat suffisant. L’Amérique, le pays le plus riche du monde, avait de toute évidence les moyens d’évacuer La Nouvelle-Orléans, mais Bush a simplement oublié les pauvres, les dizaines ou les centaines de milliers de personnes qui ne pouvaient prendre en charge leur propre évacuation. Quand vous êtes pauvres, vous n’avez pas de carte de crédit, et la plupart des personnes qui sont restées sur place manquaient d’argent parce que c’était la fin du mois. Mais même si elles avaient eu assez d’argent, il n’est pas sûr que le marché aurait réagi assez rapidement pour répondre à la demande ; en temps de crise, il ne le peut généralement pas. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’armée n’alloue pas ses moyens aux différentes unités en fonction de la loi du marché. En janvier dernier, après le tsunami, en réponse à une demande générale pour un système d’alerte, j’ai observé que le monde avait été averti à l’avance du réchauffement planétaire. Le reste du monde a commencé à en tenir compte, mais Bush n’a pas suivi, ceci après avoir ignoré les avertissements au sujet des plans d’el-Qaëda avant le 11 septembre 2001, ignoré les avertissements concernant les digues de La Nouvelle-Orléans et siphonné les fonds destinés à les renforcer. Les scientifiques estiment de plus en plus que le réchauffement planétaire s’accompagnera d’importantes perturbations climatiques. Les événements récents sont pour le moins compatibles avec cette hypothèse. Peut-être Bush espérait-il que les conséquences du réchauffement n’apparaîtraient que bien après son départ de la Maison-Blanche et affecteraient plutôt des pays tropicaux sans élévation comme le Bangladesh, plutôt qu’un pays riche en zone tempérée. Un espoir apparaît néanmoins dans les nuages qui pèsent sur La Nouvelle-Orléans. Peut-être l’Amérique, et plus spécialement Bush, va-t-elle être convaincue de la nécessité de rejoindre le reste du monde dans le combat contre la pauvreté et la protection de l’environnement. Pour se préparer à réagir et à faire face à une catastrophe, qu’elle soit naturelle ou pas, il faut davantage que des bonnes paroles ou des prières. *Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, est professeur d’économie à l’université de Columbia (New York). Il a été président du groupe des conseillers économiques du président Clinton, économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale. Son livre le plus récent s’intitule The Roaring Nineties: A New History of the World’s Most Prosperous Decade. © Project Syndicate, 2005. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
par Joseph Stiglitz*

Le monde a été horrifié par la réaction de l’Amérique face au cyclone Katrina et ses conséquences à La Nouvelle-Orléans. Quatre ans après le 11 septembre et avec des milliards de dollars soi-disant dépensés pour se préparer à une autre situation d’urgence, l’Amérique a montré au monde son impréparation, même pour une catastrophe annoncée bien à l’avance.
La différence entre ce que l’on va appeler le « tsunami noir » de l’Amérique - parce que les principales victimes en sont les pauvres de Louisiane, essentiellement des Noirs - et le tsunami qui a frappé l’Asie en décembre dernier est frappante. La catastrophe en Asie a montré la capacité des peuples touchés à transcender des conflits de longue date, à l’exemple des rebelles en Aceh qui ont arrêté les combats pour...