Les progrès fulgurants de l’enquête internationale intriguent les forces politiques du pays, et en inquiètent certaines. Les médias se mettent de la partie, en diffusant largement des indications, avec noms, lieux et dates à l’appui, recueillies sur des sites Internet spécialisés, dont quelques-uns sont réputés fiables. Selon des observateurs du cru, Mehlis détiendrait désormais toutes les informations sur l’organisation et l’exécution de l’assassinat du président Rafic Hariri. Le magistrat, affirment ces sources, ne continue à enquêter que pour obtenir un surcroît d’aveux, éclaircir certains détails et blinder son dossier. Sans oublier qu’il lui faut encore, à partir de demain samedi, aller voir les Syriens.
En tout cas, les avancées des investigateurs suscitent des interrogations sur la prochaine étape politique. Beaucoup pensent en effet que de nouvelles arrestations, qui apparaissent comme très probables, entraîneraient une redistribution immédiate des cartes sur la scène locale. D’autant qu’il se répète que les enquêteurs vont maintenant interroger de nombreux ministres et députés, actuels ou anciens, pour recouper et vérifier des informations diverses recueillies précédemment.
Bien entendu, certains politiciens craignent que l’enquête ne débouche non pas sur une simple mise en cause d’individualités, mais sur un procès en règle du système sortant. Qui risque de se trouver accusé, dans son ensemble, d’être impliqué dans le crime. Ces politiciens, tout en affirmant être partisans de la vérité, redoutent que l’on n’aille encore plus loin dans le chemin suivi jusqu’à présent, sur le plan politique. C’est-à-dire qu’ils tirent mauvais augure, pour leur part, du fait que les arrestations ont concerné des symboles en vue du système militaro-sécuritaire. Dont les cadres que le président de la République avait choisis pour être ses lieutenants, son bras droit collectif, et constituer la moelle épinière de son staff personnel. Des éléments notoirement connus, en outre, pour leurs liens étroits avec l’ancien tuteur syrien, via Rustom Ghazalé. Cette obédience était justifiée au nom de la coopération sécuritaire commandée dans le pacte dit de fraternité. Un argument auquel Mehlis pourrait sans doute se trouver confronté lors de ses entretiens avec les Syriens, à partir de demain.
Parmi ceux que les retombées de l’enquête préoccupent, on trouve Walid Joumblatt qui affirme craindre maintenant pour l’arabité du Liban, ajoutant qu’il appréhende que l’enquête sur l’assassinat du président Hariri ne serve de hors-d’œuvre à l’américanisation du Liban politique. Qui ne serait alors sorti de la tutelle syrienne que pour retomber dans l’escarcelle US. Washington et l’Occident l’utilisant comme levier de pression sur la Syrie et sur les pays arabes. Joumblatt insiste donc sur le thème de l’arabité, en mettant en garde contre une exploitation de l’enquête visant à isoler le Liban de son environnement. Joumblatt précise cependant devant ses visiteurs que l’attachement à l’arabité ne signifie pas du tout une quelconque sympathie pour les services de renseignements et le totalitarisme. Et qu’il ne s’agit pas de retomber dans les immixtions des services dans la politique, comme du temps de la tutelle totale syrienne. Le leader progressiste répète que l’arabité dont il parle est celle que les Libanais ont été les premiers à défendre. Et non pas celle dont certains régimes totalitaires prétendent s’affubler.
En tout cas, le climat est incertain, flottant. Aussi nombre de forces démocratiques appellent-elles à une réactivation rapide de l’esprit unificateur du 14 mars. D’autant que le président Émile Lahoud lui-même y a fait allusion lors du dernier Conseil des ministres. Pour affirmer que le 14 mars est une station essentielle de changement positif, appelant les Libanais à s’y référer pour ouvrir une page nouvelle. Et tourner la page du passé, avec tous ses abus et toutes ses fautes.
Ces forces démocratiques soulignent donc que si le président Lahoud lui-même évoque le 14 mars, il est nécessaire que les éléments présents durant cette journée historique se rassemblent, et serrent les rangs, pour servir l’essor du nouveau Liban. L’ancien député Farès Souhaid, qui prépare la rencontre annuelle de Saydet el-Jabal, le 18, tente d’agir dans cette direction de rassemblement national, en invitant donc aussi les gens du 8 mars à participer à l’effort commun, en vue d’un régime libanais fondé sur de sains principes démocratiques. De leur côté, des députés de la majorité mettent l’accent sur la nécessité de renforcer la coexistence.
Mais la phase étant troublée, en attendant le rapport Mehlis, Boutros Harb a suspendu pour sa part ses relances en vue de la formation d’un parti ou d’un front à caractère national.
Philippe ABI-AKL
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En tout cas, les avancées des investigateurs suscitent des interrogations sur la prochaine...