Nul ne s’y est trompé, et surtout pas les Palestiniens, plus que quiconque à même, eux, de décrypter, par-delà le crime dans toute son horreur, le message dont il est porteur. Il n’y a eu ni pleurs ni fleurs pour Moussa Arafat, abattu au saut du lit, aux premières lueurs de l’aube à coups de rafales d’armes automatiques, de grenades à main et de roquettes antichar. Trop contesté le personnage, trop grave l’heure, trop risqués les enjeux de cette nouvelle partie engagée contre l’Autorité de Mahmoud Abbas. C’est comme si, partis les 8 000 colons sur lesquels semblaient se focaliser toutes les rancœurs d’une population de 1 300 000 personnes transformées en autant de bombes à retardement, Gaza risque à tout moment, maintenant que les vieux démons se sont réveillés, de basculer dans la plus totale anarchie. Le nouveau raïs l’a compris, qui a aussitôt annulé son voyage à New York, où il devait participer aux travaux de la session ordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU et rencontrer George W. Bush, Jacques Chirac, Vladimir Poutine et Tony Blair. Déjà hypothétique, la relance de la « feuille de route » devra donc attendre, et avec elle une normalisation fortement compromise depuis le début de cette semaine.
Dans l’immédiat, les forces de police ont été placées en état d’alerte et le gouvernement s’est dit déterminé à rétablir l’ordre public. Une décision et une prise de position qui ne semblent pas avoir impressionné outre mesure une opinion publique habituée aux foucades de ses dirigeants. Cette fois cependant, il y va de l’avenir même du régime péniblement mis en place après la disparition, en novembre 2004, d’Abou Ammar. Non pas, loin de là, que la victime du coup de force de mercredi soit une figure de premier plan. Proche parent du « père » de la Résistance, l’homme avait été placé par celui-ci à la tête des forces de sécurité, malgré la violente opposition des Brigades des martyrs d’el-Aqsa. Auparavant, il s’était vu confier en 1996 la tâche de démanteler les cellules du Hamas et du Jihad islamique, une mission dont il s’était trop parfaitement acquitté : entre autres égards, les détenus des deux groupes avaient eu la barbe et le crâne rasés, ce qui représentait pour ces islamistes purs et durs la pire des humiliations. Tombé en disgrâce après la disparition de son protecteur et parent, ce peu recommandable personnage portait le titre plutôt vague de conseiller militaire. En le faisant exécuter par un groupe de 100 hommes fortement armés, les Comités de résistance populaire – une organisation secrète composée pour l’essentiel d’anciens militants du Fateh – ont annoncé par la voix de leur porte-parole, Mohammed Abdel Aal, que « la loi de Dieu a été appliquée » à l’encontre d’un personnage « responsable d’une longue série de crimes, de vols et d’actes de chantage ».
Dans cette chaudière prête à tout moment à exploser qu’est devenue Gaza, l’allure de défi revêtue par cette exécution n’aura pas échappé à qui de droit. Cinq ans après le déclenchement de l’intifada, il est de plus en plus évident que la cité se trouve livrée à des groupes armés qui, sous prétexte de procéder à un grand nettoyage au nom de la pureté révolutionnaire, terrorisent les citoyens et menacent de déstabiliser le fragile échafaudage mis en place depuis dix mois. Inquiets des risques de débordement, les Israéliens ont fermé le terminal de Rafah, isolant ainsi l’enclave du reste du monde, et entrepris dès hier d’accélérer le démantèlement de leurs installations de protection des colons. Politiquement, Tel-Aviv a fait donner la grosse caisse. « Il faut croire qu’il n’y a plus de tabous », a dit le ministre des Affaires étrangères Sylvan Shalom. Et le numéro deux du gouvernement, Shimon Peres, a renchéri : « Il va être difficile d’aller de l’avant dans le processus de paix. » Deux prises de position qui ont résonné comme autant de mises en garde à l’adresse d’Abou Mazen, sommé de procéder à la saisie des arsenaux dont disposent les mouvements extrémistes alors même que ses forces de police sortent exsangues de toutes les années d’« opérations ciblées » israéliennes.
À une telle tâche surhumaine s’en ajoutent deux autres qui s’annoncent tout aussi impossibles : la relance de l’économie et l’organisation d’élections générales en janvier 2006. Au rythme où se dégrade la sécurité, il est probable que l’équipe en place se trouve d’ores et déjà dans l’incapacité de contrôler la situation et que le vide ainsi créé sera rapidement comblé par ses adversaires. La tactique de la persuasion a fait son temps et la force indispensable à une remise au pas des extrémistes n’est pas disponible. Sur une voie semée d’embûches, le carrosse gazaïote paraît ainsi destiné à de continuels cahots, risquant à chaque instant de verser. Sombre perspective pour un peuple qui, dans sa recherche continuelle de la patrie perdue, n’échappe à une fatalité que pour retomber dans une autre.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Nul ne s’y est trompé, et surtout pas les Palestiniens, plus que quiconque à même, eux, de décrypter, par-delà le crime dans toute son horreur, le message dont il est porteur. Il n’y a eu ni pleurs ni fleurs pour Moussa Arafat, abattu au saut du lit, aux premières lueurs de l’aube à coups de rafales d’armes automatiques, de grenades à main et de roquettes antichar. Trop contesté le personnage, trop grave l’heure, trop risqués les enjeux de cette nouvelle partie engagée contre l’Autorité de Mahmoud Abbas. C’est comme si, partis les 8 000 colons sur lesquels semblaient se focaliser toutes les rancœurs d’une population de 1 300 000 personnes transformées en autant de bombes à retardement, Gaza risque à tout moment, maintenant que les vieux démons se sont réveillés, de basculer dans la plus totale anarchie....