Certains veulent y croire : dans deux semaines, les tenants du pouvoir vont accorder leurs violons pour promulguer les nominations, toutes les nominations, en un seul panier. On sait en effet que tous deux désireux de gagner du temps, pour ne pas rompre définitivement les ponts, les présidents Lahoud et Siniora se sont entendus sur un tel timing. Mais on est curieux de savoir comment ils vont réussir l’exploit de s’entendre sur d’interminables listes de noms touchant l’administration, la magistrature, le sécuritaire, voire le militaire et le diplomatique, quand ils n’ont pu s’accorder sur un seul des cinq ou six postes vacants à pourvoir d’urgence.
Ils se donnent en tout cas le temps de souffler un peu, après une passe d’armes serrée, encore qu’à fleurets mouchetés. On sait en effet que le chef de l’État a riposté aux accusations de court-circuitage lancées quand il a refusé la nomenklatura proposée pour les FSI, en réclamant l’étude des nominations sécuritaires lors du dernier Conseil des ministres. Prenant cette initiative hors de l’ordre du jour, comme la Constitution l’y autorise, le président Lahoud a prié les ministres concernés de suggérer des noms pour le sécuritaire, renvoyant ainsi la balle dans le camp adverse, dans l’intention, selon toute probabilité, de montrer qu’en réalité le blocage provient du fait que les partenaires composant la majorité parlementaire ne sont pas d’accord entre eux. En même temps, la manœuvre tend à élargir le fossé qui s’est creusé, sans doute sous l’influence de Damas, entre le tandem Amal-Hezbollah et le bloc hariro-joumblattiste.
L’élément tragi-comique de toute l’affaire est que les protagonistes s’accusent réciproquement d’œuvrer pour ce copartage, synonyme de clientélisme. Ainsi, les cadres de la Rencontre démocratique, mis en cause pour leurs revendications nominales, répliquent, d’une part, que leurs demandes n’ont pour but que de servir l’intérêt général bien compris. Et, d’autre part, que tout ce que font ou réclament les autres relève du copartage. Ils ajoutent qu’en tout cas, dans un micro-organisme comme le Liban, il est difficile de trouver quelqu’un qui ne soit pas proche d’un parti, d’un courant ou d’un pôle quelconque, relevant que la vieille règle interdisant l’accès à la Fonction publique aux militants a été abrogée. Et se demandant pourquoi personne n’avait protesté quand des cadres connus pour des sympathies, ou même pour des appartenances déterminées, ont été désignés antérieurement. Ces joumblattistes rappellent ainsi que lors de son passage à l’Intérieur, sous Karamé, Sleimane Frangié avait chamboulé tout l’état-major des FSI, pour installer son propre staff.
Le confessionnalisme
Quoi qu’il en soit, et pour retourner au casse-tête chinois que constituent les nominations, il convient de souligner que le président Lahoud rejette catégoriquement la formule d’une rotation confessionnelle au niveau des postes-clés de l’État. Il tient à maintenir le système d’attribution fixe aux communautés. Ses détracteurs lui reprochent de n’être pas conséquent avec lui-même. En ce sens qu’à son avènement, il s’était efforcé de gommer le confessionnalisme des postes. En confiant la Sûreté générale à un chiite, la direction des services de la présidence et le commandement de la garde à des sunnites, alors que ces trois postes étaient traditionnellement assumés par des maronites. Mais ses proches rétorquent que sa tentative de déconfessionnalisation avait achoppé sur l’obstination des autres pôles, qui n’avaient pas accepté de suivre son exemple. Au contraire même, le président Berry, par exemple, avait toujours tout fait pour garder, ou pour accroître, la part de la communauté chiite. Rien qu’au Parlement, il s’était assuré de 12 directions ou postes d’assistants. Parallèlement, au Sérail, le personnel est très majoritairement sunnite. En d’autres termes, au lieu de nationaliser la Fonction publique, si l’on peut dire, la démarche initiale du président Lahoud avait débouché sur une discrimination accentuée frappant la composante politique chrétienne du pays. Il avait alors cédé des parts dans l’espoir, trahi, que l’État ne serait plus servi que par des citoyens compétents, et non par les fidèles de tel ou tel rite. Après cette amère désillusion, ajoutent les lahoudistes, le président n’entend plus lâcher du lest.
D’autant qu’il doit prêter l’oreille aux interrogations du patriarche Sfeir, qui s’est demandé, semble-t-il, lors de leur rencontre à Dimane, pourquoi la communauté maronite n’obtenait pas de compensation pour les postes qu’on lui avait soustraits, alors qu’à Taëf il était entendu que le panier resterait équilibré. Le prélat s’est également interrogé sur les raisons qui permettent aux autres communautés de considérer des postes déterminés (obtenus une fois) comme une chasse gardée intangible. Ce qui est le cas, évidemment, pour la Sûreté générale, la direction des services de la présidence ou le commandement de la garde. En fait, et pour le fond, le patriarche Sfeir pense que la Fonction publique ne devrait pas être confessionnalisée ni politisée, parce que l’État, et le public n’y trouveraient pas leur intérêt. Mais du moment que le jeu se joue sur le mode confessionnel, il n’y a pas lieu qu’il y ait favoritisme d’un côté et discrimination de l’autre. Toujours est-il que, pour progresser dans la bonne voie, Mgr Sfeir a suggéré que l’on commence par prévoir une rotation dans les postes. Ce qui n’est pas l’avis du président Lahoud.
Le problème se pose en tout cas d’une façon aiguë pour ce qui est de la Sûreté générale. Après la mise sur la touche du général Jamil Sayyed, des voix pressantes s’élèvent pour que cette direction revienne aux maronites. D’autant que dans les chancelleries on s’intéresse à cette question, importante en regard de la nécessité de disposer de cadres sécuritaires plus facilement engagés que d’autres dans la guerre contre le terrorisme.
Philippe ABI-AKL
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Ils se donnent en tout cas le temps de souffler un peu, après une passe d’armes serrée, encore qu’à fleurets mouchetés. On sait en effet que le chef de l’État a...