Du jamais-vu dans l’histoire politique contemporaine de l’Égypte : un président sortant faisant acte de candidature, avec programme à l’appui, pour un nouveau mandat, devant une foule de fellahs en gallabiah qui n’en sont toujours pas revenus. Surréaliste, la scène s’est déroulée fin juillet, dans le village natal de Mohammed Hosni Moubarak, Kafr Masalha, au cœur de ce Delta dont la vie, dirait-on, continue de se dérouler au rythme des crues du Nil, comme du temps des pharaons. Le chef de l’État a évoqué à cette occasion, avec la pointe d’émotion teintée de pudeur qui sied pour la circonstance, les 3 kilomètres qu’il devait parcourir à pied tous les matins pour arriver à l’école, avant d’annoncer qu’il sollicitait les voix de ses concitoyens pour un nouveau mandat afin de continuer à les servir. On peut imaginer sans risque de se tromper que nul ce jour-là n’a compris les propos de l’orateur tant la démarche était étrangère aux mœurs politiques d’un pays où la démocratie réveille de vagues souvenirs dans l’esprit de quelques octogénaires.
Cinq jours auparavant, une série d’attentats avaient secoué la station balnéaire de Charm el-Cheikh, sur la mer Rouge, faisant des dizaines de victimes et portant un coup terrible à une saison touristique qui s’annonçait prometteuse. Le raïs n’en a pas moins promis la fin prochaine de l’état d’urgence établi en 1981, au lendemain de l’assassinat d’Anouar Sadate, et dont l’abrogation venait d’être réclamée par Washington.
Ah les promesses ! Il en pleut ces temps-ci, et surtout depuis le lancement officiel, mercredi, de la campagne électorale. Il y aura ainsi, pour peu que l’Égyptien moyen y croit, une série de mesures visant à créer 4 millions d’emplois grâce à la création d’un millier d’usines, au développement de l’agriculture et du tourisme, tout cela dans les six années à venir. Soit, pour le cas où certains n’auraient pas compris le message, la durée du prochain mandat dont le titulaire sera connu au soir du 7 septembre. Mais on peut d’ores et déjà parier que ledit titulaire est celui-là même qui se trouve au sommet de la pyramide depuis déjà un quart de siècle.Toujours durant le même laps de temps, les bas salaires dans la fonction publique seront doublés ou encore relevés dans une proportion de 75 % pour les autres échelons, 500 000 logements créés ainsi que 3 500 écoles. Mais attention, a lancé Moubarak, « on ne peut faire face à ces moments délicats que nous vivons avec des promesses, des mots creux et des slogans racoleurs ». Qu’on se le tienne donc pour dit, au cas où… Incapables d’en faire autant, les autres candidats paraissent à la traîne et Ayman Nour (parti al-Ghad), lui, s’est prudemment contenté de garantir en cas de victoire deux années de libéralisation avant un nouveau recours aux urnes, en 2007.
Dans cette Égypte qui se réveille, après un sommeil d’un demi-siècle, à une démocratie forcément balbutiante et comme ankylosée, tous les moyens sont bons pour donner l’impression au monde que l’on est en train d’épouser son siècle. Ainsi Oussama Shaltout, qui arbore les couleurs de la formation al-Takafol, se vante d’adresser tous les jours à ses électeurs potentiels pas moins de 2 000 SMS et 12 000 messages sur Internet. Il n’empêche : les démarches d’une vingtaine de postulants sont demeurées sans suite par décision d’un Conseil suprême, ce qui fait qu’outre Moubarak, ne restent en lice que neuf politiciens, parmi lesquels seul Nour fait figure d’outsider, hautement improbable d’ailleurs, il convient de le reconnaître. Tout cela, prétendent les ténors d’une opposition qui se présente en rangs épars, fait partie d’un show destiné à désarmer les critiques US. À ce titre, on a certes accepté d’accorder à chacun un temps de parole sur les ondes mais sans en fixer la durée et surtout sans, par exemple, reconnaître la nécessité d’un débat sur le programme de chacun.
Il est indéniable que la crainte de nouveaux attentats terroristes a joué en faveur du président sortant. Lequel n’a pas tardé à faire valoir, par la voix de ses lieutenants, que rien ne saurait remplacer l’expérience dès lors qu’il s’agit de combattre la violence. Il reste qu’à ce jour, le seul signe d’ « ouverture » aura été le tour organisé à l’intention des journalistes au siège du parti au pouvoir, à Héliopolis. Plutôt insuffisant, non ?
Sur le terrain, les rares, et plutôt timides, manifestations de ces dernières semaines ont été bien vite réprimées, à coups de matraque et d’arrestations provisoires. Mais, a-t-on fait valoir devant le politologue Moustapha Kamel el-Sayyed, pourquoi recourir à la force quand le résultat de l’élection est connu d’avance ? Réponse de l’intéressé : « Les vieilles habitudes ont la vie dure. » Sans doute aussi que deux précautions valent mieux qu’une.
Christian MERVILLE
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