Premier scénario : le démantèlement des colonies de peuplement se déroule conformément au plan établi par les chefs militaires et la résistance n’aura été en définitive qu’un feu de paille. De leur côté, Mahmoud Abbas et les siens parviennent à mettre de l’ordre dans la maison Palestine et même à faire entendre raison au Hamas ainsi qu’aux Brigades d’el-Aqsa. Résultat ? La voie paraît désormais ouverte à une reprise des négociations entre les deux parties sur la base de la « feuille de route » jadis établie par le quartette États-Unis-Union européenne-ONU-Russie. Le second scénario ? Personne ne voudrait aujourd’hui l’évoquer tant les risques qu’il comporte sont énormes. Voilà pourquoi, chacun de son côté s’accroche aux perspectives que permet d’entrevoir le processus enclenché hier – en attendant le jour J du 17 août –, tout en jouant sur la fibre nationaliste et en cherchant, dans la mesure du possible, à calmer les appréhensions des ultras de son camp. Au poste-frontière de Kisufim, Shimon Pérès a eu l’autre jour des accents qu’il voulait churchilliens : « Vous êtes en train de sauver l’État d’Israël », a-t-il lancé à l’adresse des colons en instance de départ. Et Abou Mazen, à l’occasion d’un « festival de la victoire et de la liberté », n’a pu résister au plaisir de proclamer : « Aujourd’hui Gaza, demain Jérusalem, si Dieu le veut. »
Il y a quelque chose de surréaliste dans les scènes qui se déroulent depuis quelque temps dans l’enclave occupée par les Israéliens depuis la guerre de juin 1967. De foncièrement injuste aussi. On présente comme un drame douloureux à vivre, comme un véritable « arrachement » le fait pour une poignée d’hommes et de femmes de quitter des terres qu’ils ont squattées trente-huit années durant, après en avoir bouté dehors les occupants légitimes, présents sur les lieux depuis des millénaires, tout cela au nom d’une idéologie sioniste qui prétend, avec force citations bibliques à l’appui, se réclamer de la religion et instaurer comme autant d’évidences des mensonges. Cela conduit certains à des excès dont le dernier en date continue d’avoir pour théâtre le point de peuplement de Neve Dekalim. Là, des centaines d’adolescents se sont attaqués aux jeeps militaires dont ils ont crevé les pneus et brisé les vitres avant de rouer de coups un rabbin dont le seul tort était de prôner la résistance passive. Des exaltés comme ceux-là, on en trouve depuis le week-end dernier près de 5 000, venus de Cisjordanie pour prêter main forte aux habitants des implantations qui refusent de quitter leurs maisons.
En prévision des troubles, qui d’ailleurs n’ont pas manqué de surgir, le gouvernement a mobilisé d’importants effectifs, soit un total de 55 000 soldats et 8 000 policiers. Face à eux, 7 500 agents palestiniens ont pris position, avec pour mission d’empêcher tout débordement qui pourrait se produire du côté arabe. Pérès, lui encore, a voulu faire entendre la voix de la raison. Exemple de la rhétorique à laquelle viennent d’avoir droit certains récalcitrants : il n’existe ici aucun avenir pour ceux qui s’obstinent à vouloir rester. Ils ne sont que 8 000, contre plus de 1,3 million de Palestiniens vivant sous le seuil de pauvreté et condamnés à un chômage endémique. Il aurait pu ajouter : et convaincus de surcroît d’avoir, il y a longtemps, été sacrifiés sur l’autel des intérêts des grandes puissances. Tout ou presque a été fait pour désamorcer cette crise que l’on voyait venir. Ainsi, le mois dernier, dans un nouveau geste de conciliation, l’état-major avait décidé de retarder l’ensemble de l’opération en attendant la fin des trois semaines de deuil, le Tisha b’Av, marquant la destruction des deux temples de Jérusalem, le premier par les Babyloniens, le second par les Romains.
Comme pour atténuer la portée de la détermination de l’État, le ministre de la Défense Shaul Mofaz a réaffirmé l’intention de son pays, quel que soit le résultat des négociations à venir avec l’Autorité palestinienne, de garder le contrôle de six groupes de colonies établis sur la rive occidentale du Jourdain. Cette prise de position survient au lendemain de la réaffirmation par le Premier ministre des trois conditions qui forment l’essentiel de sa politique : présence maintenue dans les 116 colonies restantes, pas de division de Jérusalem et pas de retour dans leurs foyers des réfugiés de 1948. Message reçu, Monsieur Bush ?
Tout au long des semaines écoulées, les colons ont mené leur campagne sur base d’un argument jugé imparable par leurs chefs : « Des juifs n’expulsent pas des juifs. » Un slogan qui sous-entend, n’est-ce pas, qu’a contrario, rien ne leur interdit de chasser des non-juifs. Au contraire, pourrait-on même dire, ainsi qu’on peut le constater depuis cinquante-sept ans.
Christian MERVILLE
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