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Actualités

Piqûre de rappel

Étrange coïncidence, salutaire coïncidence que celle qui a fait se télescoper deux films, cette semaine, sur nos chaînes satellites. Alors qu’un canal diffusait Fahrenheit 9/11, le documentaire polémique de Michael Moore, une autre chaîne nous gratifiait d’une pure production hollywoodienne retraçant le sauvetage, qui s’avérera être une vaste mystification, de la soldate Jessica Lynch à Nassiriyah en Irak. Plus de deux ans après la chute de Bagdad, la diffusion de ce film propagande nous rappelle la nécessité de recadrer les faits, une fois encore. Il ne s’agit pas là de débattre du bien-fondé ou non de l’offensive contre Saddam Hussein, mais de lutter, encore et toujours, contre cette propagande qui, à force de rabâchage, a fini par devenir vérité pour trop de gens. Combien sont-ils, en effet, aux États-Unis et ailleurs, à croire, aujourd’hui, à la connexion entre Saddam Hussein, el-Qaëda et les attentats du 11 septembre ? Ou encore à la présence d’armes de destruction massive (ADM) en Irak avant mars 2003 ? Les faits, ce sont, entre autres, les conclusions des enquêteurs de la commission indépendante nommée par le président Bush : en mars 2003, le régime de Saddam Hussein ne disposait pas de telles armes. Et ce commentaire de David Kay, qui dirigeait l’équipe avant de démissionner : « Nous avions tout faux, et cela est plutôt perturbant. » Sur le même registre, les Britanniques n’ont pas fait preuve de plus de transparence. Pour faire passer la pilule de l’entrée en guerre à une opinion publique largement critique, Downing Street n’avait pas hésité à rendre le dossier à charge contre l’Irak « plus sexy », en affirmant que Saddam Hussein pouvait déployer ses ADM en 45 minutes. Dans un accès d’honnêteté aux relents provocateurs, Paul Wolfowitz, à l’époque secrétaire d’État adjoint à la Défense, expliquait fin mai 2003, dans une interview à Vanity Fair, que la décision de placer l’accent argumentaire sur la question des ADM était « bureaucratique ». Par « bureaucratique », entendre « vendable » à une opinion publique que la peur mobilise plus que tout… Car ici, c’est bien de marketing, d’emballage, d’habillage, qu’il s’agit. Si l’on méprise les opinions publiques, on n’en est pas moins tributaire, et donc contraint de leur vendre la marchandise, à savoir l’entrée en guerre. En la matière, l’affaire Jessica Lynch était un coup de maître. Un montage digne du célèbre Wag the dog, film magistral relatant la mise en scène d’une guerre pour déplacer l’attention de l’opinion publique. Un scénario qui se résume à cette tirade de Robert de Niro : « You want to win this election, you better change the subject. You wanna change, the subject, you better have a war. » Dans le cas de Jessica Lynch, il s’agissait en l’occurrence de faire oublier que la montée des troupes vers Bagdad était plus longue et difficile que prévu. D’où la décision de diffuser cette vidéo, tournée par les soldats partis arracher cette jeune et jolie blonde des mains des insurgés de Nassiriyah. La version « Pentagone » de l’histoire était à retourner les estomacs les mieux accrochés. Jessica avait été blessée par balle, emmenée à l’hôpital où les médecins la maltraitaient, où les insurgés la giflaient, voire la violaient. Sauvée, son visage d’ange avait fait le tour de la planète, un chanteur vraisemblablement sur le retour lui avait même dédié une chanson au titre éloquent : She’s a hero. Dans les faits, et selon les témoignages recueillis par des journalistes un peu plus curieux que la majorité de leurs confrères, Jessica avait été victime d’un accident lors de l’embuscade, avait été soignée avec une attention particulière à l’hôpital, et quand les soldats étaient venus la récupérer, à coups de pied dans les portes et à grand renfort de « go go go ! »… les insurgés avaient déjà quitté la place depuis longtemps. Certes, la mise en scène a fini par être éventée, mais quelles en ont été réellement les conséquences pour l’Administration américaine et sur les opinions publiques ? Proches de zéro. Pour preuve, ce film qui, diffusé sur les grandes chaînes, va continuer d’alimenter le mythe. Pour preuve, ce message, publié sur le site Internet, dédié à la soldate Lynch : « Si je te compare à tous les superhéros, tu les écrases de loin. » Qui est responsable de cet état de fait ? L’opinion publique qui, assommée d’informations, gobe sans esprit critique ce qu’on lui donne à consommer ? Les journalistes, ce quatrième pouvoir qui s’est laissé berner ? Des médias dont les conditions de travail deviennent en outre de plus en plus compliquées. Difficile en effet aujourd’hui de jouer les rebelles de la deuxième guerre du Golfe qui avait lancé un retentissant « Fuck the pool ! » à la face des forces américaines quand elles n’ouvraient les portes de l’Irak qu’à quelques rares élus malléables pour les accompagner dans l’offensive. Ironie de l’histoire, ce sont désormais les insurgés irakiens, à coups d’enlèvements et d’assassinats, qui jettent les journalistes dans les bras des forces de la coalition. Les risques de la propagande sont donc plus que jamais d’actualité, et avec eux, les piqûres de rappel. Émilie SUEUR
Étrange coïncidence, salutaire coïncidence que celle qui a fait se télescoper deux films, cette semaine, sur nos chaînes satellites. Alors qu’un canal diffusait Fahrenheit 9/11, le documentaire polémique de Michael Moore, une autre chaîne nous gratifiait d’une pure production hollywoodienne retraçant le sauvetage, qui s’avérera être une vaste mystification, de la soldate Jessica Lynch à Nassiriyah en Irak.
Plus de deux ans après la chute de Bagdad, la diffusion de ce film propagande nous rappelle la nécessité de recadrer les faits, une fois encore. Il ne s’agit pas là de débattre du bien-fondé ou non de l’offensive contre Saddam Hussein, mais de lutter, encore et toujours, contre cette propagande qui, à force de rabâchage, a fini par devenir vérité pour trop de gens. Combien sont-ils, en effet, aux...