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Actualités - Opinion

Impression Temps d’arrêt

Voilà longtemps que vous vivez entre deux sonneries du portable. Les embouteillages grignotent insidieusement vos journées et le temps file entre vos doigts crispés sur le volant. Dans l’ascenseur, vous vous rongez les sangs en anticipant les choses à faire. Derrière votre bureau, vous avez comme un blanc devant les piles qui s’amoncellent. Même l’ordinateur vous fait des refus. Vous êtes en panne, en dépassement d’énergie. Il faut que tout s’arrête. Il le faut. Partir. Vacances : ne rien faire. Arrêter la course. Se poser là, sous un arbre, sur un transat, prendre le soleil à travers une ombre et regarder droit devant, les yeux mi-clos. Les premiers temps, vous aurez encore vos dossiers sous les paupières, monticule d’épouvantails impatients. Comme tout le monde, vous l’aurez, cette boule dans la gorge, le cœur qui bat, l’angoisse de ce qu’on laisse, l’envie de prendre ses jambes à son cou et de fuir ce parasol ridicule qui vous tient sous sa chape. Mais vous êtes loin de tout, et c’est tant mieux. On dira que vous êtes mort. Les cimetières, c’est bien connu, sont pleins de gens indispensables. On s’en dispense forcément. Mentalement, vous ouvrirez vos chemises, l’une après l’autre. Vous regarderez les papiers s’en échapper lentement. Vous vous ferez la violence de penser que tout peut attendre. Vous finirez par le croire. Pour l’heure, il y a la terre qui tourne et vous emporte dans son manège. Les heures passent à ne rien attendre, à ne s’attendre à rien. C’est à peine si une éclaboussure d’embrun, un coup de vent venu du large, une mouette qui lâche en vol un caca font l’événement. Connivence des éléments pour vous empêcher de penser. Le soleil trace vos contours en brun. Il force vos couleurs, voilà que vous avez un corps, une peau, un rayonnement nouveau, une preuve d’existence. Jusqu’à l’avion du retour, il vous faudra apprendre à être là. Bientôt vous prendrez une bière fraîche. Elle vous pèsera un peu dans les jambes à l’heure d’aller marcher. Vous découvrirez des pinèdes battues par le mistral. Des vierges solitaires au grand manteau de bronze, rongé par les larmes des femmes de marins. Des rochers tourmentés, dévorés par les vagues, levant vers l’horizon des bras hospitaliers ou suppliants. Une plage, dernière ligne entre terre et mer, toujours le bout du monde. Et debout sur ce bout du monde, vous êtes enfin un bout du monde. Ce sentiment intime d’appartenance, d’harmonie avec la vie, rien ne vous le reprendra jamais. Il aura eu lieu. C’est tout. Sur vos épaules, la grande vierge de là-bas a déposé une armure de bronze. Ses mailles invisibles repoussent les courants mauvais. Il vous suffira désormais d’invoquer des moments, des images où seule la mer fait des plis, où seule varie la lumière. Des souvenirs où rien vraiment ne bouge, mais qui ont tout changé. Vous êtes prêts. Les dossiers n’auront qu’à bien se tenir. Partez ! Fifi ABOU DIB
Voilà longtemps que vous vivez entre deux sonneries du portable. Les embouteillages grignotent insidieusement vos journées et le temps file entre vos doigts crispés sur le volant. Dans l’ascenseur, vous vous rongez les sangs en anticipant les choses à faire. Derrière votre bureau, vous avez comme un blanc devant les piles qui s’amoncellent. Même l’ordinateur vous fait des refus. Vous êtes en panne, en dépassement d’énergie. Il faut que tout s’arrête. Il le faut. Partir.
Vacances : ne rien faire. Arrêter la course. Se poser là, sous un arbre, sur un transat, prendre le soleil à travers une ombre et regarder droit devant, les yeux mi-clos. Les premiers temps, vous aurez encore vos dossiers sous les paupières, monticule d’épouvantails impatients. Comme tout le monde, vous l’aurez, cette boule dans la gorge, le...