C’est le drame tant craint, auquel, pour conjurer le mauvais sort peut-être, nul ne voulait croire, mais qui a fini par se produire. Du coup, les Israéliens découvrent, avec une stupeur trop appuyée pour ne pas être feinte, que les terroristes se trouvent parmi eux, que l’entreprise de démantèlement des colonies de Gaza peut être source de nombre de mortels dangers et qu’il n’est pas possible de nourrir indéfiniment une culture de l’exclusion sans déboucher tôt ou tard sur la violence au quotidien. Eden Natan Tsuberi est l’enfant de cette tradition qui, de Theodor Herzl à Meir Kahane – pour ne pas remonter plus loin – n’a cessé de nourrir les illusions les plus dangereuses. Fondé par un illuminé enragé, abattu en 1990 à New York, le mouvement Kach a beau être interdit officiellement, ses membres constituent aujourd’hui l’essentiel de la population de cette colonie de Tapouach dont est issu l’auteur du carnage de jeudi après-midi.
Après avoir abattu quatre Arabes israéliens, dont deux étudiantes, à la suite d’une discussion qui avait mal tourné dans un autobus, le jeune homme a été lynché par une foule en colère, ce qui évitera à un tribunal de le condamner à trois mois de prison avec sursis, comme cela a été le cas dans nombre de tueries de Palestiniens.
Sans doute est-il trop tôt pour évaluer les dégâts causés par le massacre de Shfaram, commis par un déserteur, s’est empressée de faire savoir l’armée. Il n’en reste pas moins que le jeune homme arborait la kippa des religieux, qu’il portait l’uniforme ainsi qu’un fusil réglementaire. Un peu tard, ses chefs lui trouvaient hier « le profil idéal de l’extrémiste, tel que l’a dessiné le Shin Beth, et capable des pires abus ». Ariel Sharon parlait d’« un acte vil, commis par un terroriste assoiffé de sang ». Quant au ministre de l’Intérieur Ofir Pinès, il voyait dans cette affaire « une tentative de créer une situation anarchique pour assassiner le retrait de la bande de Gaza ». Autant de manifestations d’une bien vertueuse indignation qui ne devraient pas occulter les effets de décennies de haine ayant débouché, c’est le cas le plus célèbre, sur le meurtre par Yigal Amir d’un certain Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995. Parmi les scénarios catastrophe que l’on se prend à évoquer ces heures-ci à Tel-Aviv figurent la possibilité que les colons tirent sur les soldats ou encore une tentative d’assassinat contre le Premier ministre. Lequel n’en est pas à sa première initiative de désengagement puisqu’en 1982 déjà, il entreprenait de raser la colonie de Yamit, plutôt que d’en livrer aux Égyptiens les installations, au lendemain de l’accord sur le retrait du Sinaï. Par un de ces bégaiements dont l’histoire a le triste privilège, on notera que les anciens résidents de ces kibboutzim se sont établis depuis à Gaza, d’où ils s’apprêtent à être délogés.
Maintenant que les vieux démons ont été réveillés, à la suite de l’acte insensé de jeudi, le pire peut se produire, même si de part et d’autre on a tout fait pour l’éviter. Le choc est tel que les Arabes israéliens – 1,2 million, soit un peu moins que le cinquième de la population, selon le dernier recensement – sont de moins en moins enclins à croire à la coexistence au sein de l’État hébreu. Aux obsèques de deux des victimes, la foule scandait : « Les martyrs sont chéris de Dieu », un slogan qui rappelle celui du Hamas, et dans le cortège, certains jugeaient que « le gouvernement ne fait pas assez pour nous protéger ». « Protéger », alors qu’il s’agit théoriquement de citoyens de plein droit, mais dans la pratique d’individus hors caste, considérés comme impurs. Le mur, il n’est pas seulement dans cette gigantesque édification en béton qui sépare Israéliens et Arabes des territoires occupés ; il est présent dans les cœurs, et il faudrait peut-être des siècles pour l’abattre, si tant est qu’une telle entreprise soit possible. Après tout, les accords de Camp David, conclus sous l’égide de Jimmy Carter entre Anouar Sadate et Menahem Begin, remontent à la mi-septembre 1978. Vingt-sept ans après, aucun Israélien ne se hasarderait dans les rues du Caire et les services diplomatiques des deux pays en sont réduits à observer les heures s’égrener en attendant des jours meilleurs. Idem pour la Jordanie qu’un traité de paix unit (ce n’est là qu’une figure de style) avec l’occupant de la rive occidentale du Jourdain depuis le 26 octobre 1994 sans pour autant déboucher sur des mesures concrètes.
Armes à la main, Tsuberi ne voulait probablement pas autre chose que Sharon, qui s’apprête à se retirer de l’enclave, à partir du 17 août, pour mieux s’implanter en Cisjordanie, fort du soutien sans faille de George W. Bush. Dov Weisglass, l’homme qui voulait « conserver dans du formol » les colonies restantes, vient de le reconnaître publiquement. Seulement voilà : Shfaram vient de remettre en cause tous les Gush Etzion de son maître.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est le drame tant craint, auquel, pour conjurer le mauvais sort peut-être, nul ne voulait croire, mais qui a fini par se produire. Du coup, les Israéliens découvrent, avec une stupeur trop appuyée pour ne pas être feinte, que les terroristes se trouvent parmi eux, que l’entreprise de démantèlement des colonies de Gaza peut être source de nombre de mortels dangers et qu’il n’est pas possible de nourrir indéfiniment une culture de l’exclusion sans déboucher tôt ou tard sur la violence au quotidien. Eden Natan Tsuberi est l’enfant de cette tradition qui, de Theodor Herzl à Meir Kahane – pour ne pas remonter plus loin – n’a cessé de nourrir les illusions les plus dangereuses. Fondé par un illuminé enragé, abattu en 1990 à New York, le mouvement Kach a beau être interdit officiellement, ses membres...