En Mauritanie aussi on n’est jamais trahi que par les siens. Pour avoir ignoré ce dicton inspiré de la plus profonde sagesse populaire, le président Maaouiya Ould Taya est aujourd’hui à la recherche d’une capitale – c’est Niamey, en attendant mieux – pour abriter ses réflexions sur les aléas de la fortune politique et ces prétendues fidélités qui masquent bien mal les fourberies de certains. Le funeste déplacement à Ryad pour les funérailles du roi Fahd s’est ainsi révélé être un aller simple par la faute, en début de semaine, de ce même colonel Ely Ould Mohmammed Vall, chef de la police. Lequel avait été l’un des principaux artisans du coup d’État du 12 décembre 1984 ayant provoqué la chute de Mohammed Khouna Ould Haidallah, coupable d’avoir reconnu le Polisario et contribué ainsi à accroître une tension croissante dans les rapports avec le Maroc. Difficile à suivre, n’est-ce pas ? Mais aussi, dans cette ancienne colonie française ayant accédé à l’autodétermination dès 1957 puis à l’indépendance en novembre 1960, un Ould en a toujours supplanté un autre, à une déconcertante vitesse et pour les causes les plus diverses.
Le dernier en date des putschs semble avoir été provoqué par un faisceau d’événements et une série de maladresses venus s’ajouter à l’immanquable usure causée par vingt et une années de règne sans partage, entrecoupées tout de même d’une kyrielle de pronunciamientos, dont trois au cours de la seule période de 2003-2004. À l’époque, l’émergence d’un parti Baas à nette coloration irakienne ne pouvait que déboucher sur un appui au maître de Bagdad au plus fort de la première guerre du Golfe, un renversement de situation se produisant peu après, à mesure que se précisait un rapprochement avec l’ancienne nation protectrice, bien entendu, et surtout avec les États-Unis. C’est ainsi qu’après avoir longtemps bénéficié d’un traitement de faveur, les inconditionnels de Saddam Hussein, ou à tout le moins leurs chefs, devinrent les victimes d’une véritable chasse à l’homme qui depuis ne devait connaître aucun répit.
Dans le même temps, des champs pétrolifères avaient commencé à être découverts en plusieurs points d’un pays, faut-il le rappeler, grand comme la France et l’Espagne réunies pour une population de moins de 3 millions d’habitants. Ainsi, l’australien Woodside a déjà investi 625 millions de dollars à Chinguetti (90 kilomètres à l’ouest de la capitale Nouakchott), où le pompage devrait débuter en mars de l’an prochain au rythme de 75 000 barils par jour, les réserves étant estimées à 100 millions de barils. La firme a entamé en outre des travaux de prospection à Tiof, qui recèle 400 millions de barils, ainsi qu’à Sotto (entre 150 et 250 millions de barils) où l’exploitation devrait débuter au plus tard en 2008.
Sur les liens établis avec Israël, nul n’a jamais pu prétendre connaître les véritables motivations du régime. Le rapprochement, que rien n’annonçait, s’est opéré en 1999 et la Mauritanie devenait du coup, après l’Égypte et la Jordanie, l’un des trois pays membres de la Ligue arabe à entretenir des rapports avec l’État hébreu. En mai dernier, le chef de la diplomatie israélienne Sylvan Shalom se payait même le luxe d’une brève visite sans autre raison avouée que celle de cultiver une bien étrange amitié. Apparemment incapable de situer sur une carte l’emplacement du pays, le porte-parole du département d’État Tom Casey n’en a pas moins appelé au « rétablissement pacifique de l’ordre dans le respect de la Constitution et du gouvernement établi du président Taya ». Une Constitution bien souple puisqu’elle avait permis au chef de l’État de se faire réélire, avec une confortable avance, à trois reprises et d’annoncer il y a peu qu’il envisagerait de se porter candidat à la présidentielle prévue pour novembre de cette année. La démocratie, elle, se traduit par une opposition soigneusement muselée, une liberté de la presse réduite et des partis politiques menacés d’interdiction à chaque fois que leurs leaders font mine d’assumer le rôle censé être le leur.
Le résultat est que ces formations viennent d’accueillir avec une bienveillante neutralité le coup de force de mercredi. Et la population, de son côté, habituée à une vie ponctuée de bouleversements militaires, se résigne à voir le bon côté des choses, du moment que le changement s’est produit sans effusion de sang et sans scène d’émeute. Est-ce assez pour assurer des bases solides à la nouvelle junte ? Non, sans doute. Mais le Conseil militaire pour la justice et la démocratie – tel est le nom que s’est donné le mouvement – entend, a-t-il fait savoir, mettre un terme « aux pratiques despotiques » puis abandonner la scène, dans deux ans. À moins qu’auparavant, un autre groupe d’officiers ne veuille perpétuer ce qui semble être devenu une tradition.
Christian MERVILLE
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