«Ni brûlé, ni noyé, ni égaré ». C’est une de nos sagesses populaires, cette définition de la mort idéale. Mourir dans son lit, entouré de ses proches, mourir entier, recevoir des funérailles en règle, remplir son cercueil de sa dépouille intacte, partir reconnu et béni par les siens. Voilà qui fait de la mort une étape familière de la vie, un malheur apprivoisé. Voilà qui permet de l’oublier, jusqu’à ce qu’elle survienne, naturelle et inéluctable.
Mais notre siècle n’a que faire des sagesses populaires. C’est un siècle de migrations et de déracinements. Il ne reconnaît plus que la religion pour cohérence, et en son nom, il châtie son prochain. Guerre aveugle et sournoise, alimentée par les errements de l’information virtuelle. Dans les grandes villes, les enfants tuent tous les jours des centaines « d’ennemis ». Acharnés sur les boutons et les flèches de leurs consoles, ils éclatent les humanoïdes qui s’avancent sur leurs écrans. Avec jubilation, ils les voient se désintégrer en bouillies sanguinolentes. Voilà qu’ils sont des héros. La mort est virtuelle. Les ados des banlieues misérables en font l’expérience tous les jours. Pour peu qu’un esprit malfaisant manipule leurs cerveaux incultes et vulnérables, ils savent qu’il suffit, dans la vraie vie, d’appuyer sur une touche, d’activer une minuterie, pour que ces gens qu’ils méprisent avec leurs soucis au raz des pâquerettes, hommes, femmes et enfants en vacances ou en chemin vers leur travail, s’effacent brutalement avec le paysage. Vaguement, ils savent aussi qu’ils vont disparaître avec leurs victimes. Mais eux, c’est leur choix. Et ce choix décuple leur puissance et leur certitude de passer à l’étape supérieure de jeu, la seule qui compte et qui se passe désormais hors du monde. Tuer, détruire, mourir soi-même pour se dérober à la justice et au remords qui forcément vous rattrapent, se rassurer en acceptant de croire que ce qu’on fait sert une cause sacrée. Il ne reste plus qu’à éteindre l’écran pour passer sans transition du virtuel au réel. Transposer l’un dans l’autre. Offrir à l’image la force de la douleur, de l’horreur, de l’affolement, et l’odeur de la poudre et du sang. Nietzsche se méfiait de l’homme d’un seul livre. Que dire alors de l’homme sans livre ? Que dire de ces jeunes incapables de formuler leur pensée en paroles cohérentes à défaut d’instruction ? Leurs intelligences vierges sont prêtes, au seuil de l’âge adulte, à accepter toutes les formes de l’endoctrinement. Comme toute nature, la leur a horreur du vide. On peut y verser ce qu’on veut.
Sans doute cette vague de terrorisme passera-t-elle comme tout passe. Mais la bête restera tapie et prête à cracher tant que l’on s’acharnera à mépriser les lettres.
Les mathématiques sont indispensables, l’informatique incontournable, mais tout cela ne forme pas à l’humanité. Tant que les jeunes ne feront pas l’effort de lire, de bâtir leur raisonnement, de muscler leur pensée, ils seront éternellement à la merci des dogmes, ces meubles confortables de la vacuité mentale. Lisez, vous qui êtes en vacances, écrivez, posez vos repères. C’est seulement au prix de cet effort que vous serez libres. Car les poseurs de bombes n’ont que la liberté de mourir.
Fifi ABOU DIB
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Mais notre siècle n’a que faire des sagesses populaires. C’est un siècle de migrations et de déracinements. Il ne reconnaît plus que la religion pour cohérence, et en son nom, il châtie son prochain. Guerre aveugle et sournoise, alimentée par les errements de l’information virtuelle. Dans les grandes villes, les enfants tuent tous les jours des...