Dans cet Irak de tous les dangers, de toutes les mauvaises nouvelles surtout, la seule note d’optimisme en ce début de semaine a été apportée par l’annonce de la mise sur pied d’un comité mixte dont la mission consistera à étudier les conditions permettant un retrait militaire américain. Et encore, personne n’a paru ajouter foi à l’information, annoncée à grand bruit par les deux parties comme prometteuse de lendemains qui (enfin !) chanteront. Un départ des GI, même à une échéance encore incertaine ? Pensez donc… À l’heure où les attentats se font plus précis, plus meurtriers, à défaut d’être plus nombreux, les seuls rappels de contingents auxquels l’homme de la rue est prêt à croire sont peut-être ceux des Polonais et des Ukrainiens.
D’ailleurs, les capitales intéressées seraient bien en peine de justifier pareille décision. À l’horizon en effet, aucun semblant de normalisation, au contraire. Féru de statistiques, le Central Command du général John P. Abizaid vient d’établir une moyenne des attaques lancées par les insurgés : 65 par jour au cours des derniers mois, un chiffre qui n’inquiète pas outre mesure le Pentagone. Ce sont les moyens mis en œuvre, la précision des attentats, le bilan établi à chaque fois qui donnent du souci aux stratèges US. Et surtout la capacité des rebelles à se ressaisir après chaque coup reçu, leur rapidité à reconstituer leurs rangs, enfin l’impossibilité aussi bien du régime en place que des services spécialisés yankees à comprendre le fonctionnement des cellules de guerre. On en est encore à avancer de vaseuses supputations : les effectifs de la guérilla, répète-t-on à l’envi – comme si là résidait l’explication du phénomène –, sont constitués d’anciens baassistes, d’ex-agents des « moukhabarate » de Saddam Hussein, de sunnites mécontents de se voir relégués au rang de citoyens de seconde zone et de membre de la garde républicaine du régime déchu. Des points d’interrogation persistent sur les sources d’argent et d’armement, la coordination entre les différents groupes, les complicités dont ils bénéficient au sein de la police et de l’armée locale.
Les forces de l’ordre justement. Un rapport établi par Washington est particulièrement accablant. Ses auteurs indiquent ainsi que les recrues sont souvent des criminels, des illettrés ou même des insurgés en puissance. Des attentats visent souvent les centres de recrutement, faisant à ce jour des centaines de victimes et décourageant un nombre plus grand encore de candidats, pourtant poussés par la misère à se mettre au service des autorités. Le tableau est encore plus sombre, s’agissant des conscrits dont les rangs s’éclaircissent un peu plus au fil des semaines. Amers, les hauts gradés américains constatent – et l’écrivent dans leurs rapports – que le processus démocratique censé contrer l’action des terroristes en est arrivé à être pour ces derniers l’objectif à abattre. Comme si, résume l’un des rares diplomates étrangers restés en poste à Bagdad, rien n’avait été accompli depuis ce jour qui vit la chute du tyran.
Et pourtant, des lueurs d’espoir, bien minces il est vrai, clignotent ici et là. Paralysée depuis la semaine dernière après l’assassinat d’un de ses membres et de deux de ses compagnons, tous trois sunnites, la commission chargée d’élaborer un projet de Constitution devrait reprendre ses réunions aujourd’hui. Toutefois, il est douteux que la docte assemblée puisse terminer ses travaux dans les quelques jours à venir, ainsi que le prévoient les délais qui lui ont été impartis. Aussi s’attend-on à la voir réclamer une rallonge de six mois, ce qui entraînerait une cascade de reports : celui du référendum sur la Loi fondamentale prévu pour le 15 octobre au plus tard ; celui, en outre, des élections législatives de décembre. Avec, comme corollaire inéluctable, le renvoi à une date indéterminée du rapatriement des corps expéditionnaires présents sur place et surtout le grippage de la mécanique gouvernementale péniblement mise en place en avril de cette année.
Lors de la séance parlementaire tenue hier, les députés élus le 30 janvier ont évoqué les doléances de leurs concitoyens, confrontés aux problèmes d’un quotidien de plus en plus pénible : collecte déficiente des déchets ménagers, distribution chaotique du courant électrique, équipements hospitaliers vétustes et manque de personnel qualifié. Certains orateurs ont parlé des milliards de dollars promis au titre de l’assistance étrangère et dont on attend toujours l’arrivée. Même les recettes du pétrole s’amenuisent dangereusement à mesure que se multiplient les attaques contre les oléoducs.
Sombre tableau, sombres perspectives. Donald Rumsfeld lui-même n’entrevoit pas la fin du tunnel. Il n’y a plus que le Premier ministre australien pour croire en un Irak plus fort. Dites, Monsieur Howard, c’est loin Canberra ?
Christian MERVILLE
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