La photo avait fait à l’époque le tour du monde. Elle représente deux hommes en tenue décontractée (l’un, dans son fauteuil, est en chemise blanche, jambes croisées, l’autre arbore un blazer porté sur un jeans, assis sur l’accoudoir d’un confortable canapé). À en juger par leur attitude, ils paraissent deviser de sujets d’importance mineure. Et pourtant… Le premier est George W. Bush, le président des États-Unis ; le second est l’ambassadeur d’Arabie saoudite, le prince Bandar ben Sultan ben Abdel Aziz, celui-là même dont la démission vient d’être officiellement annoncée, alors qu’elle était connue depuis bientôt six mois. L’image avait été pour beaucoup dans la contre-offensive déclenchée au lendemain du 11 septembre 2001 et destinée à mettre un point que l’on croyait alors final à la campagne de ragots contre le royaume.
Le communiqué officiel du ministère des Affaires étrangères est d’un exemplaire – et proverbial - laconisme. « L’émir a demandé au roi Fahd de le relever, pour des raisons personnelles, de ses fonctions ; le souverain a accédé à cette requête et ordonné que les mesures nécessaires soient prises en prévision de son remplacement par le prince Turki ben Fayçal. » C’est tout ? Ah oui, il y a aussi, dans le texte, une brève allusion aux « importantes réalisations », sans autre précision, du diplomate démissionnaire dans le cadre de ses fonctions dans la capitale fédérale.
Depuis quelque temps, les rumeurs les plus folles circulaient aussi bien à Ryad qu’à Washington, faisant état tantôt d’une retraite prématurée pour des problèmes de santé, tantôt d’une promotion sous la forme d’une désignation à la tête des services secrets, un poste que l’intéressé convoite depuis des années. Seulement voilà : il est rare, au pays de l’or noir, que l’on démissionne. En général, on est remercié sans autre forme de procès ou encore appelé à d’autres tâches, sinon condamné à l’anonymat d’un poste purement honorifique. De plus, Bandar est chargé de représenter son pays aux États-Unis depuis 1983, alors que Ronald Reagan était président. À ce titre, il est aujourd’hui le doyen du corps diplomatique accrédité sur les rives du Potomac et n’a cessé, au fil des années, de jouer un rôle majeur dans le resserrement des liens entre les deux pays. Ainsi, c’est, dit-on, grâce à ses incessantes démarches auprès de son gouvernement que l’aviation US avait été en mesure d’utiliser des bases saoudiennes lors de la première guerre du Golfe, en 1990. En janvier 2003, c’est lui, bien avant le secrétaire d’État Colin Powell, qui avait eu droit aux détails sur l’offensive contre Saddam Hussein, affirme le journaliste Bob Woodward dans son livre Plan of Attack. À cette occasion, toujours selon l’homme qui avait révélé ce qui allait devenir le scandale du Watergate, il avait évoqué devant ses interlocuteurs américains la possibilité d’un accroissement de la production de pétrole pour maintenir les prix à un niveau relativement bas. Depuis les attaques contre le Pentagone et contre les Twin Towers de New York, il demeurait efficace, choisissant toutefois de se faire discret, ce qui était fort peu dans sa manière.
La presse et jusque ses amis l’affublaient de plusieurs surnoms, dont Gatsby l’Arabe ou encore Bandar Bush. Et magnifique, il l’était dans son train de vie, donnant de somptueuses réceptions dans sa résidence de McLean, en Virginie, ou dans sa maison de 32 pièces à Aspen, dans le Colorado ; gagnant l’Espagne à bord de son Airbus pour des chasses homériques, en compagnie de quelques intimes qui avaient noms Bush père ou Norman Schwarzkopf ; familier, avec son épouse Haïfa, des salons de Doro, sœur de l’actuel chef de l’Exécutif, de Dick et Lynne Cheney, de George Tenet ou encore Brent Scowcroft. Sa contribution au financement de la Bush Presidential Library ? Non moins de un million de dollars, un geste qui n’avait pas manqué de réveiller dans certaines mémoires défaillantes le souvenir des liens de la dynastie bushienne avec le groupe Carlyle, bien implanté dans le royaume.
En 2003, le diplomate avait reconnu, dans une interview à la revue «The New Yorker, ne s’être jamais remis de l’échec des pourparlers – dans lesquels il avait joué un rôle majeur mais volontairement effacé – en vue de régler la crise proche-orientale, dans les dernières semaines d’un mandat Bill Clinton, irrémédiablement terni par le scandale Monica Lewinsky. Celui qu’une certaine presse n’hésite pas à qualifier de « Talleyrand du désert » aura constamment vécu entre deux mondes qui ne cessent, depuis un certain 11 septembre, de dériver loin l’un de l’autre. Il y a, dans un tel constat, de quoi nourrir un amer sentiment de désillusion chez un être par ailleurs sujet à la déprime. À moins que les perspectives d’une succession qui se précise à l’horizon n’en viennent à justifier un départ beaucoup trop discret pour n’être que péripétie.
Christian MERVILLE
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