Tout cela avait commencé par un duel à fleurets mouchetés avant que les adversaires ne passent à une arme plus mortelle et entreprennent de s’étriper au sabre d’abordage. Depuis quelque temps, et notamment au lendemain du désolant épisode de la contre-garden-party, la France et, avec elle, le monde, se gaussent des petites (et moins petites) piques qu’échangent périodiquement Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. On se souvient du cinglant « J’ordonne, il exécute » présidentiel de l’an dernier. Hier, toujours à l’occasion du 14 juillet, ce fut l’impatient « Je n’ai pas vocation à démonter tranquillement les serrures à Versailles pendant que la France gronde » du ministre de l’Intérieur. Parce que, venait-il de découvrir, on use depuis vingt ans de la langue de bois, on élude la réalité des faits et on esquive les défis. Plus que jamais pressé, ce diable d’homme, et le regard définitivement tourné vers l’Élysée – il y songe « pas seulement le matin, en se rasant », se laissait-il aller à reconnaître il y a quelques mois.
L’opposition socialiste n’a pas de mots assez sévères pour flétrir l’attitude du leader de l’UMP. « Stratégie de la fausse différence », décrète Laurent Fabius. Comptable et responsable de la même politique que le président, renchérit François Hollande. Même le plus fidèle d’entre les fidèles, le dévoué Brice Hortefeux, s’avoue « fatigué de ses histoires » La presse préfère, elle, braquer ses feux sur l’intervention télévisée du chef de l’État. « Un numéro époustouflant », juge l’un ; il a « endossé l’habit du sage », remarque l’autre. Mais tous, à l’unisson, regrettent l’absence de souffle, d’allant. D’un côté, un candidat déclaré, piaffant d’impatience sur ses starting-blocks ; de l’autre, un président de 72 ans, en fin de parcours. Dans le camp de l’opposition, le tableau n’est guère plus réjouissant, avec un PS pluricéphale mais toujours orphelin de son Lionel Jospin. S’étonnera-t-on après cela que l’opinion publique soit gagnée par la morosité et appréhende déjà, à vingt mois de la fin de l’actuel quinquennat, la perspective de lendemains qui s’annoncent bien peu glorieux ?
Vers la fin de son existence, nous apprennent ses hagiographes, François Mitterrand se désolait de n’avoir pas beaucoup changé la France. Son successeur devrait à son tour se résigner à faire le même constat. Quand Chirac fut élu la première fois, relevait, impitoyable, un journaliste de The Economist, Lyndon B. Johnson était encore président des États-Unis, George W. Bush terminait ses études à Yale et Tony Blair n’avait que 13 ans. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Seine sans que le paysage politique de l’Hexagone subisse de profonds bouleversements. On nous dit aujourd’hui que tout sera différent lorsque le locataire de la place Beauvau (siège du ministère de l’Intérieur) accèdera à la première magistrature, lui qui tient difficilement en place et dont la tête bouillonne d’idées. À ceux dont la mémoire serait courte, il conviendrait de rappeler que l’on disait cela aussi de l’actuel président, que Valéry Giscard d’Estaing avait affublé du méchant surnom – reprenant en cela le titre de la célèbre apostrophe de Céline lancée en 1948 à l’adresse de Sartre – d’« agité du bocal ».
Pour autant, on ne saurait trouver que de bons côtés au principe du mouvement perpétuel, comme le prouve le nouvel incident diplomatique surgi avec la Grande-Bretagne à la suite de la révélation, mercredi, par M. Sarkozy que certains des kamikazes du 7 juillet avaient été brièvement arrêtés, au printemps 2004, avant d’être relâchés. Vingt-quatre heures plus tard, l’ambassadeur de France, Gérard Errera, tentait d’expliquer, un rien embarrassé tout de même, que les propos du ministre avaient été déformés. Il n’empêche, survenant après l’empoignade bruxelloise de la mi-juin à propos du budget de l’Europe, après la course aux Jeux olympiques de 2012, après le différend sur la guerre en Irak, toutes ces foucades font un peu désordre dans le paysage général des Quinze devenus Vingt-Cinq et ne saurait masquer le grave problème interne représenté par l’échéance présidentielle, dans vingt et un mois.
Désormais, il s’agit de savoir s’il existe une chance pour la France de régler les problèmes de 2005 avec des idées qui ont 50 ans : ce n’est pas un Britannique, encore moins un Américain, qui pose la question, mais le premier flic de France en personne. Dans l’immédiat, on ferait bien de songer au temps qu’il reste à passer avant de voir le pays élire à sa tête un nouvel homme et, par la même occasion, opter pour une approche différente de l’avenir. Sans cocoricos excessifs, cette fois, tel celui lancé en ce 14 juillet. Était-ce pour l’anniversaire de la prise de la Bastille ? Que non ! Ce fut pour la victoire de David Moncoutié dans l’étape Briançon-Dignes-les-Bains du Tour de France. Eh oui, à chaque époque sa victoire…
Christian MERVILLE
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