Enfin, face à lui-même, le Liban commence à se chercher. Il commence à réunir des bribes de sa conscience. Il y a une grande constante chez la plupart des Libanais : tous veulent construire un pays solide et stable où chacun pourra se sentir libre et voudra tenir la place qui lui revient dans la construction nationale. Mais subsiste une frayeur de l’avenir. Il y a cette peur de l’autre, l’autre qu’on ne connaît pas ou qu’on ne cherche pas à connaître. L’autre qu’on ne comprend pas. On ne comprend pas qu’il puisse avoir une opinion différente de l’avenir du pays. Nous voulons tous, chacun de son côté, façonner notre pays selon nos convictions, mais sans l’écouter, cet autre. Nous avons nos certitudes et les autres ont les leurs. C’est à partir du constat qu’il existe des certitudes différentes chez chacun d’entre nous et que nous devons tous accepter, qu’on pourra enfin construire le pays.
Pour commencer, il faut mettre nos certitudes au placard, essayer de comprendre les motivations des uns et des autres, voir comment on peut établir un tronc commun dans la construction de la structure nationale. Pour cela, chacun doit venir au chevet de ce pays, vieux de 6 000 ans mais ô combien fragile, avec cette « feuille blanche » chère à Carlos Ghosn, le nouveau PDG de Renault/Nissan. La «feuille blanche » qui montre que personne ne s’accroche à ses préjugés mais que chacun veut, avec la meilleure volonté du monde, contribuer à la remplir avec les autres afin de trouver les solutions possibles à notre avenir commun et à celui du pays.
Me vient à l’esprit le titre d’un article célèbre de Georges Naccache : « Deux négations ne font pas une nation » – ce qui lui avait valu, à l’époque, la prison. Cette constatation est basique. Ce n’est pas avec des négations qu’on peut construire mais avec des affirmations et des suggestions. Personne n’a seul la solution miracle, mais tous ensemble nous la détenons. Il suffit d’écouter ce que les autres disent. Si des personnes de tous bords se penchent sur les questions qui nous préoccupent dans le cadre d’une tribune nationale quelle que soit sa forme, et qu’une synthèse est faite au bout de la réflexion, nous arriverons certainement à trouver les bases de notre entente. Nous avons quatre ans pour le faire avant les prochaines élections de 2009.
Je me souviens de cheikh Pierre Gemayel qui disait toujours : « Quel Liban voulons-nous ? » et il avait raison. Je dirai au général Aoun, qui propose un programme en ce sens : tous les sujets doivent être abordés, surtout ceux qui fâchent, y compris les principes fondamentaux d’égalité, de justice, de parité, de laïcité, la place du Liban dans son environnement proche et international, l’identité de la nation libanaise, les choix stratégiques en politique extérieure, les choix sociétaux, les choix économiques, les relations entre les autorités religieuses et l’État, et bien d’autres sujets. Ce n’est surtout pas le nombre de députés de chaque communauté ou la répartition des fonctions dans l’Administration qui sont importants, ce sont des détails qui découleront de cette analyse. Ce qui est important, ce sont plutôt les principes qui régissent ces fonctions et ces mandats.
Ce n’est qu’en établissant les choix fondamentaux et les principes acceptés par les Libanais, qu’une nouvelle Constitution peut leur être proposée, qui sera soumise à un référendum. Les Libanais doivent assumer leurs responsabilités quant à leur avenir. Ils sont assez matures pour pouvoir approuver ou refuser les choix qui régissent leur vie. En contribuant à façonner leur avenir, ils défendront mieux leurs intérêts que si on leur imposait un système de gouvernement, surtout que la classe politique s’est discréditée depuis des décennies. C’est en leur donnant le droit de participation qu’on obtiendra leur allégeance à la nation.
Joseph W. ZOGHBI
Paris
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