Il est des signes qui ne trompent pas. Et des coïncidences qui parlent d’elles-mêmes. Israël vient de révéler que le tracé du « mur de l’apartheid » – plus de 650 kilomètres de long et en certains points 10 mètres de hauteur – allait subir une modification majeure au niveau de Jérusalem afin de placer 55 000 Palestiniens du côté oriental, comprendre arabe, de la ville. Le même jour, le bureau central des statistiques, organisme relevant de l’Autorité, révélait que la population de Cisjordanie et de la bande de Gaza était de l’ordre de 3,8 millions de personnes. En pourcentage, la poussée démographique dans ces deux territoires a représenté le chiffre de 3,4 pour cent pour les seuls douze derniers mois, avec par moments des pointes de 4,4 pour cent. En regard, ils sont 13 millions de juifs dans le monde, dont 5,28 millions vivent aux États-Unis et 5,25 millions au sein de l’État hébreu lui-même. Le taux de natalité parmi la communauté prise dans son ensemble est bien faible puisque, dans quinze ans, celle-ci ne totalisera que 13,6 millions d’âmes. Et ce n’est pas le maire de la ville sainte, Uri Lupolianski, qui à lui seul va rétablir l’équilibre avec ses 12 enfants et 15 petits-enfants…
On est loin de l’époque, c’était en 1890, où les juifs constituaient en Palestine 8 pour cent de la population, passant à 55 pour cent un siècle plus tard, après une guerre qui vit les organisations terroristes Irgoun, Haganah et Stern détruire 453 localités palestiniennes et forcer à l’exil 800 000 personnes. Sans pour autant parvenir à éloigner d’une manière définitive le spectre de l’engloutissement qui continue de hanter leurs descendants. L’air du temps aidant, et le souvenir du Rwanda et des méfaits de l’armée serbo-bosniaque demeurant vivaces, les membres du gouvernement Sharon préfèrent parler désormais de transfert plutôt que de nettoyage ethnique, de voisinage plutôt que de points de peuplement.
Les projections, les responsables dans les deux camps ne manquent pas d’en élaborer, avec on imagine quelle délectation pour les uns et quelle appréhension pour les autres. Ainsi apprend-on qu’en l’an 2050, la rive occidentale du Jourdain et l’enclave compteront près de 14,68 millions d’Arabes, face à une population israélienne de 11,9 millions, dont 8,78 millions de juifs, en baisse de 35-37 pour cent. Plus grave, la situation sera alors comparable à celle qui prévalait vers la fin du mandat britannique, il y a de cela 60 ans. Mais dès 2020, la proportion aura déjà été inversée, avait prévu il y a trois ans Dennis Ross, jadis principal négociateur au Proche-Orient, aujourd’hui directeur de l’Institut du planning familial, un organisme relevant de l’Agence juive. Le président de celle-ci, Sallai Meridor, a aussitôt saisi l’occasion pour tirer la sonnette d’alarme face au « danger démographique qui doit incontestablement déterminer notre politique en matière de définition de nos frontières ».
Rares sont ceux qui se souviennent encore que, dès son accession à la présidence du Conseil, en 2001, Sharon avait promis d’amener dans le pays un million d’immigrants en l’espace de dix ans. En fait, moins de trois ans plus tard, le mouvement avait accusé une baisse de moitié et il est allé en déclinant, à un rythme accéléré. L’abandon de Gaza et de quatre colonies de la rive ouest ne suffit pas. David Landau, rédacteur en chef de l’édition anglaise du Haaretz , parle de « cataclysme » et met en garde contre un revirement qui verrait les Palestiniens renoncer à leur revendication d’un État pour accepter des droits égaux à l’intérieur d’un Grand Israël où ils seraient largement majoritaires. Vers la fin des années 80, rappellent Benjamin Netanyahu et Ehud Barak, Yasser Arafat se plaisait à affirmer que « les entrailles palestiniennes » constituaient la principale arme de son peuple. S’il ne tenait qu’à lui, Arnon Soffer, universitaire et maître de conférences à l’école d’état-major de Haifa, serait disposé, se plaît-il à répéter, à céder entre 85 et 90 pour cent des territoires cisjordaniens ainsi que Jérusalem-Est, à l’exception du mont du Temple et du mont des Oliviers. De cette manière, soutient-il, nous aurons en 2020 une nation de six millions de juifs et 1 300 000 Arabes.
Pour justifier les premières opérations de grignotage, David Ben Gourion et ses proches compagnons brandissaient il y a longtemps à la face du monde le slogan célèbre – et combien faux : « Un peuple sans terre pour une terre sans peuple. » Force pour leurs descendants de convenir que l’argument a fait long feu. Le choix entre démographie et démocratie s’étant avéré difficile à soutenir, ils ont opté pour la pirouette sécuritaire. S’accordant du coup un répit qui se révèle déjà bien hypothétique.
Christian MERVILLE
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