On attendait William Rehnquist, ce fut Sandra Day O’Connor. Du coup, l’Amérique se découvre une passion immodérée pour un feuilleton à suspense dont l’épilogue, si les diverses péripéties se déroulent normalement, devrait intervenir d’ici à la fin de la semaine en cours. À moins qu’entre-temps, le Sénat ne se retrouve lui aussi divisé sur une succession qui s’annonce plutôt orageuse.
Petit retour en arrière. Vendredi 1er juillet : la première femme nommée à la Cour suprême adresse au chef de l’Exécutif sa lettre de démission, cinq petites lignes pour dire, en trois phrases, qu’elle compte se retirer « sitôt acquise la désignation de mon successeur ». Rien que de bien normal, s’agissant d’une personne âgée de 75 ans, siégeant depuis 1981 au sein de l’instance la plus prestigieuse du pays, désireuse de veiller son époux souffrant de la maladie d’Alzheimer et ayant eu elle-même à se battre contre un cancer du sein. Mais outre le fait que Sandra Day O’Connor est considérée comme la dame la plus puissante des États-Unis, elle aura représenté, vingt-quatre années durant, ce qu’on appelle un « swing vote », autrement dit des prises de position fluctuant au gré de l’époque, de la nature de la présidence et du sujet débattu. De plus, son départ survient à un moment particulièrement critique, alors que les tenants de la ligne néoconservatrice, qui avaient le vent en poupe depuis l’avènement de George W. Bush et des siens, s’apprêtent à croiser le fer avec des libéraux ayant visiblement repris des forces après la débâcle de novembre 2004.
Que les États-Unis, sous l’emprise de l’équipe républicaine en place, elle-même grandement influencée par les télévangélistes des « Born again Christians », soient en train de virer à l’extrême droite n’est plus un secret pour personne, notamment depuis un certain 11 septembre dont on ne dira jamais assez combien fut déterminante l’influence sur la vie politique et sociale US. Les escarmouches, prélude à un assaut en règle, portent aujourd’hui sur le droit à l’avortement (la fameuse réglementation connue sous l’appellation Roe vs Wade) et la peine de mort, mais aussi sur des sujets tout aussi délicats, comme la prière dans les écoles et d’une manière plus générale la séparation de l’Église et de l’État.
On comprend dès lors l’importance de la guerre de succession qui vient de commencer en ce début de semaine entre les caciques du Grand Old Party et ceux du Parti démocrate. D’autant plus que le poste de président de la Cour suprême est appelé lui aussi à devenir vacant dans les mois, peut-être les semaines à venir, le titulaire, l’octogénaire William Rehnquist, se trouvant en phase terminale, victime d’un cancer de la glande thyroïde. Dans la première instance judiciaire US, composée de neuf membres – nommés à vie par le président mais seulement après approbation par le Sénat –, les décisions sont souvent prises par un vote de 5 contre 4. C’est par exemple grâce à la voix d’O’Connor que le énième décompte des bulletins de la Floride, exigé par le candidat Al Gore lors de la présidentielle de 2000, devait être interrompu et qu’a été obtenue la victoire de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, faisant dire à l’époque au sénateur John McCain : « Elle a contribué à réécrire l’histoire. » Le même homme vient de se dire certain que Bush nommera pour la remplacer « un magistrat qui partage ses vues conservatrices ».
C’est précisément cette perspective qui en inquiète plus d’un, dans un camp comme dans l’autre. Mais pourquoi donc, serait-on en droit de se demander, dans les rangs républicains ? Parce que l’on craint de voir nommé Alberto Gonzales, l’actuel attorney général, soupçonné d’être un conservateur insuffisamment ultra, au vu de ses performances à l’époque où il siégeait à la Cour suprême du Texas. Une accusation plutôt injustifiée quand on pense que celui qui en fait l’objet s’honorait il y a peu d’avoir mis en place des juridictions d’exception, généralisé l’usage de la torture et qui avait jugé « obsolètes » les Conventions de Vienne et de Genève sur la détention et le traitement des prisonniers de guerre.
L’enjeu est de taille : il y va, dit-on dans la capitale fédérale, de décisions de nature à marquer l’avenir de l’Amérique pour des décennies à venir. On comprend ainsi que la perspective d’un rééquilibrage à droite au sommet de la hiérarchie judiciaire a de quoi glacer d’épouvante une opinion internationale, qui ne s’est pas encore habituée à l’idée de voir dans l’Amérique bushienne l’image de l’archange sauveur d’un monde en train de perdre son âme. Et que terrifient les mortelles maladresses dont elle continue, avec une constance digne de meilleures causes, à se rendre coupable.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats On attendait William Rehnquist, ce fut Sandra Day O’Connor. Du coup, l’Amérique se découvre une passion immodérée pour un feuilleton à suspense dont l’épilogue, si les diverses péripéties se déroulent normalement, devrait intervenir d’ici à la fin de la semaine en cours. À moins qu’entre-temps, le Sénat ne se retrouve lui aussi divisé sur une succession qui s’annonce plutôt orageuse.
Petit retour en arrière. Vendredi 1er juillet : la première femme nommée à la Cour suprême adresse au chef de l’Exécutif sa lettre de démission, cinq petites lignes pour dire, en trois phrases, qu’elle compte se retirer « sitôt acquise la désignation de mon successeur ». Rien que de bien normal, s’agissant d’une personne âgée de 75 ans, siégeant depuis 1981 au sein de l’instance la plus prestigieuse du...