Pour une opinion publique douillettement installée dans le confort d’une illusoire sécurité, le réveil aura été brutal. Israël découvre, il en était temps, que l’ennemi est en ses murs. Hier, Michael Eitan, président de la commission parlementaire des Lois, a osé prononcer le mot tabou de terrorisme ; un autre membre de la Knesset, Roni Brizon est allé plus loin encore, déclarant : « Dorénavant, les forces de sécurité devront traiter les terroristes juifs avec la même sévérité appliquée aux autres terroristes»; le Premier ministre, lui, a parlé de « gangs qui cherchent à saper les assises du pays » et réclamé « des sanctions contre les rabbins qui envoient des enfants bloquer les carrefours ». Quelques clous et des flaques d’huile sur les grands axes routiers justifieraient-ils une telle mobilisation médiatique et sécuritaire ? Il faut croire que oui, puisque ces hooligans, dont le comportement est dénoncé à tous les échelons de l’État, sont en train de manifester contre le démantèlement, censé être achevé dans quelques semaines, des 21 points de peuplement dans la bande de Gaza et de quatre autres points en Cisjordanie. Une décision, avait fait valoir autrefois le Premier ministre, motivée par des impératifs ayant trait à la sécurité nationale. Pour calmer les craintes de l’aile ultraconservatrice de sa coalition, Ariel Sharon avait pris soin d’ajouter qu’un tel plan était destiné à renforcer la présence israélienne dans « des zones stratégiquement importantes comme la Galilée, le Néguev et Jérusalem ». Et pendant que le monde entier, ou presque, rend hommage à sa sagesse, les blindés de l’armée pénétraient à Khan Younès, détruisaient des habitations et abattaient 16 Palestiniens…
Depuis, le gouvernement est soutenu dans ses options par tous les sondages, dans une proportion qui était allée en grandissant. Jusqu’à ce funeste mercredi 29 juin, quand le chiffre des partisans du retrait est brutalement tombé sous la barre des 50 pour cent contre 41 pour cent au camp adverse. Certes, l’écart entre les deux parties demeure grand, mais, fait significatif, il est en train de se réduire. Plus grave encore, l’opposition à l’intérieur même du comité central du Likoud est en bien meilleure posture aujourd’hui qu’il y a quelques semaines, même si, comme pour se rassurer, l’État fait valoir que l’enquête d’opinion a été commandée à l’institut spécialisé Midgam par les ennemis du projet. Dans les rangs de l’armée, la grogne monte, et tout le monde craint de voir l’exemple d’Avi Bieber – un caporal contestataire de 19 ans – faire tache d’huile. Rien de réellement inquiétant jusque-là, dira-t-on. Peut-être, mais depuis quelque temps, les risques prennent une forme de plus en plus dangereuse, avec des menaces précises adressées à divers responsables. Benjamin Netanyahu est mis à contribution puisqu’il lui est demandé de « faire preuve du courage nécessaire pour stopper le crime du démantèlement », ainsi que le souligne un appel qui vient de lui être adressé.
Face aux risques d’actes de sabotage pouvant aller jusqu’à des attaques qui prendraient pour cibles l’infrastructure, la police a procédé à une série d’arrestations préventives, essentiellement dans les rangs des activistes du mouvement Yesha. Les rafles se déroulent toujours sur base de présomptions solides, a fait valoir Gideon Ezra, ministre de la Sécurité intérieure. Pour sa part, le président du Conseil plaide pour le réalisme et évoque pour la première fois – au grand dam de ses amis – l’impossibilité de voir « une majorité de juifs émerger au milieu de 1,3 million d’Arabes », tout en soutenant qu’il est en train de réaliser une part importante du rêve sioniste. Sans pour autant convaincre une opposition qui se montre insensible à une telle logique et dénonce la trahison dont se rend coupable un homme qui, hier encore, passait pour être le père des implantations dans les territoires occupés.
En attendant la fin de l’orage, les Palestiniens ont sagement choisi de faire le gros dos. Ahmed Qorei a multiplié au cours des dernières heures les appels à la retenue, avec quelque chance d’être entendu cette fois tant les enjeux sont importants. Le processus enclenché devrait déboucher, en dépit des accrocs relativement mineurs auxquels l’on assiste ces jours-ci, sur un semblant de normalisation susceptible de permettre d’aller de l’avant, sur le dossier palestino-israélien à tout le moins, car ailleurs dans la région, les perspectives se présentent sous des auspices bien moins encourageants.
Qui donc constatait il n’y a pas longtemps que nous vivons une époque étonnante ? Ah oui, c’était George W. Bush.
Christian MERVILLE
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