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Actualités - Opinion

Re-jouissances

Sans vouloir gâcher la débordante allégresse des inconditionnels de Nabih Berry, constatons tout de suite que la démocratie n’était vraiment pas à la fête hier : et pas seulement à cause des tirs de joie qui ont salué le quatrième règne de quatre ans que s’adjuge le président de l’Assemblée. Non contentes de terroriser la ville, de tuer et blesser d’innocents citoyens, ces salves que l’on croyait d’une époque révolue sont venues rappeler qu’une décennie et demie après la pacification du pays, le Hezbollah n’est pas la seule milice à avoir conservé ses armes. Cela sans parler des fortunes dépensées en feux d’artifice pour célébrer la victoire d’un mouvement officiellement voué à la cause des déshérités. Plus que jamais elle est décidément inclassable, cette démocratie à la libanaise capable, on le voit bien, du meilleur comme du pire. Cette démocratie, la raison et la justice commandent d’emblée qu’elle soit consensuelle : faute de quoi, en effet, l’on aurait imposé la loi du nombre à une mosaïque de communautés. Il est certes normal – et bon, en attendant une hypothétique déconfessionnalisation du système – que les communautés soient libres de se doter des chefs de leur choix. Parce qu’il s’est longtemps vu refuser cette même possibilité à cause des découpages électoraux retenus depuis l’accord de Taëf, l’électorat chrétien a paru opter pour la radicalisation en plébiscitant dernièrement le général Michel Aoun. Il reste que toute cette fragile mécanique se dérègle dès lors que le repli sur soi des communautés vient se substituer à la notion même de consensus : c’est-à-dire dès l’instant où les communautés s’érigent en autarcies lors de l’attribution des trois plus hautes charges de l’État. Car admettre, comme cela vient de se produire, que les chiites aient seuls, ou presque, voix au chapitre pour garnir le premier fauteuil de l’Étoile, c’est ouvrir la porte à d’autres aberrations et dérives : cela revient à reconnaître le même et souverain privilège aux sunnites s’agissant du Sérail, et aussi aux maronites pour ce qui est de Baabda. Rien n’étant jamais simple dans notre pays, cette imparable logique n’aura pas pesé lourd face aux impératifs du réalisme politique, mais aussi de la politique la plus tristement politicienne. Offrir une retraite amplement méritée à Nabih Berry pouvait passer, c’est bien vrai hélas, pour un affront fait à un groupe spirituel libanais qui a massivement accordé ses suffrages au leader de Amal et à son allié du Hezbollah. Mais cette même concession au réalisme vient jeter le doute, sinon le discrédit, sur le programme de réformes de la nouvelle majorité parlementaire conduite par Saad Hariri et Walid Joumblatt. Car nous n’en démordrons pas : autant qu’Émile Lahoud, Nabih Berry est un puissant symbole de l’ère syrienne, mal à sa place désormais dans le Liban d’aujourd’hui que l’on veut croire libre enfin de toute tutelle. Treize années durant, il a dispensé d’autorité la consigne syrienne à des Parlements largement façonnés, au demeurant, par la Syrie. Il a conduit les débats d’autoritaire – et même autocratique – manière, s’appuyant pour cela sur le plus rétrograde, le plus abusif des règlements internes. Comme Lahoud lors de la catastrophique reconduction de son mandat, Berry se dit animé des meilleures intentions : réformes, réactivation des institutions, lutte contre la corruption, toutes belles choses en somme que l’un et l’autre auront dédaignées (sinon objectivement combattues) durant leurs longues années de pouvoir. Faire du neuf avec du vieux, du vieux amplement testé, éprouvé et jugé de surcroît, tel est l’incroyable pari que vient de prendre ce premier Parlement supposé être adulte, majeur et vacciné. Les 38 bulletins blancs recensés hier n’y auront évidemment rien fait : c’est un drap blanc qui, face à la routine et à l’inertie, aura été hissé hier au haut de l’Étoile. Là ne s’arrête pas l’absurde de la situation. Après tous les renversements d’alliances – pas seulement électorales - observés ces derniers temps, où s’arrête exactement la ligne entre opposants et loyalistes ? Devenue majorité par le verdict des urnes, l’opposition d’hier ne devrait normalement plus en être une, puisqu’elle accède au pouvoir. Et pourtant cette curieuse opposition majoritaire (ou, si l’on veut, majorité d’opposition) va sans doute continuer de faire figure d’opposition tout court, face à un establishment sécuritaire toujours présent malgré les limogeages ! La formation du prochain gouvernement promet d’être la pierre d’achoppement de toutes ces contradictions. Ou bien en effet un modus vivendi sera trouvé, offrant au président de la République le rôle actif qu’il revendique dans la composition de la nouvelle équipe. Ou bien alors ce sera la crise, crise dont les germes sont inhérents à l’édifice de Taëf. Lequel, en effet, était taillé à la mesure d’un arbitre suprême : un machiavélique gestionnaire de crises aujourd’hui absent du tableau. Issa GORAIEB
Sans vouloir gâcher la débordante allégresse des inconditionnels de Nabih Berry, constatons tout de suite que la démocratie n’était vraiment pas à la fête hier : et pas seulement à cause des tirs de joie qui ont salué le quatrième règne de quatre ans que s’adjuge le président de l’Assemblée. Non contentes de terroriser la ville, de tuer et blesser d’innocents citoyens, ces salves que l’on croyait d’une époque révolue sont venues rappeler qu’une décennie et demie après la pacification du pays, le Hezbollah n’est pas la seule milice à avoir conservé ses armes. Cela sans parler des fortunes dépensées en feux d’artifice pour célébrer la victoire d’un mouvement officiellement voué à la cause des déshérités.
Plus que jamais elle est décidément inclassable, cette démocratie à la libanaise...