Du jamais-vu dans les annales de la vie publique US : à dix-sept mois des élections à mi-parcours, les fameuses midterm elections – test crucial censé déterminer la physionomie du Congrès à venir et des lignes directrices de la politique du pays –, la révolte gronde à tous les niveaux et à propos de tout ou presque. Cela va des projets sociaux à la guerre en Irak, en passant par l’image de plus en plus écornée d’un pouvoir qui semble à bout de souffle. Et, ce qui inquiète fortement les caciques du Grand Old Party, la contestation n’est pas que démocrate.
Sénateur du Delaware, l’honorable Joe Biden s’inquiète de voir la situation empirer sur les bords de l’Euphrate et le pays devenir « un champ d’expérimentation pour les terroristes », rejoint en cela par son collègue du Nebraska, le très républicain Chuck Hagel, qui vient de confier ses appréhensions à l’hebdomadaire US News and World Report : « La Maison-Blanche, constate-t-il, est complètement déconnectée de la réalité sur le terrain. » Plus grave, selon lui : « Les choses ne s’améliorent pas ; elles empirent. » Condoleezza Rice a beau martelé, ainsi qu’elle a tendance à le faire un peu trop souvent ces derniers temps, que beaucoup de progrès a été réalisé, ils sont plutôt rares ceux qui prêtent foi à ces affirmations lénifiantes.
Ces jours-ci, il pleut des sondages d’opinion, dans la capitale fédérale. Le plus récent, entrepris par le groupe New York Times/CBS News Poll, revêt un air de mea culpa collectif. Que l’on en juge plutôt : 51 % des Américains estiment inapproprié l’engagement des États-Unis, un chiffre nettement plus élevé que celui du printemps de cette année. De plus, 37 % sont favorables à la manière dont George W. Bush est en train de gérer cette guerre, contre 45 % en février. Au total, le taux d’approbation de la politique étrangère du président se situe à 39 %, une proportion anormalement basse si l’on se rappelle des chiffres lors du déclenchement de la guerre et à chacune des différentes étapes du précédent mandat. Le corps législatif n’est pas logé à meilleure enseigne, avec une marge positive de 33 % seulement, soit la plus mauvaise performance des huit années passées. Sénateurs et membres de la Chambre des représentants passent désormais, aux yeux des trois quarts de leurs électeurs, pour ne pas partager leurs soucis.
Il y a deux ans, le congressman Walter Jones (républicain, Caroline du Nord) était parti en croisade contre la France pour son opposition à l’expédition mésopotamienne. Au nombre des sanctions qu’il proposait à son encontre figurait celle, complètement loufoque, prévoyant de rebaptiser « freedom fries » les « french fries » des cafeterias installées dans les bâtiments officiels de Capitol Hill. Depuis, il semble avoir mis beaucoup d’eau dans son vin (français, comme de bien entendu) puisqu’il réclame, appuyé par trois de ses collègues, l’élaboration d’un plan de retrait des 130 000 GI actuellement engagés en Irak, avec un délai-limite ne dépassant pas octobre 2006. C’est que, côté américain, le bilan est particulièrement lourd : plus de 1 700 tués, 12 000 blessés et un coût de 200 milliards de dollars. Sans compter le nombre de victimes irakiennes, qui grossit chaque jour. Des voix commencent à s’élever pour évoquer le précédent vietnamien et s’interroger sur le bien-fondé des propos résolument optimistes de certains responsables. Le vice-président Dick Cheney, le 30 mai sur la chaîne CNN, face à Larry King : « Je pense que du point de vue strictement militaire, l’activité que nous constatons aujourd’hui ira en déclinant. Les insurgés en sont au stade ultime. » Quatre jours plus tard, le porte-parole de la présidence Scott McClellan, face à une meute de journalistes déchaînés : « Nous avons à faire à un groupe de terroristes, acculés à tout tenter pour empêcher la transition à une démocratie véritable dont chaque jour nous sommes plus proches. » De tels propos, dont l’incohérence n’échappe à personne, sont tenus alors que le pays vient de prendre connaissance d’une note du 10 Downing Street britannique révélant que la décision de déclencher l’opération destinée à renverser Saddam Hussein avait été arrêtée dans le courant de l’été 2002.
Si l’on ajoute à tout cela les multiples défaillances de la politique sociale de l’Administration et la résistance inattendue opposée à certaines nominations, dont celle de John Bolton, qui aura fait couler beaucoup d’encre, on comprend que le chef de l’Exécutif veuille lancer une vaste campagne pour exposer ses vues sur l’ensemble de ces problèmes. Sans pour autant espérer les voir accueillies favorablement tant profonde semble être l’incertitude qui s’est saisie des esprits. Et si l’Amérique se prend à douter d’elle-même…
Christian MERVILLE
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