Cela pourrait ressembler à une histoire juive mais c’est loin d’en être une. Question : qu’est-ce qui, des dissensions interparlementaires, de la crise dans les relations avec les États-Unis ou encore du retrait de Gaza, représente à l’heure actuelle le plus grand danger pour le gouvernement Sharon ? Réponse : tous ces dossiers pris ensemble ou chacun séparément – sans compter les autres… C’est bien pourquoi ils sont si nombreux aujourd’hui à se bousculer au chevet de l’homme malade d’Israël. Pour le bouillant général, tout va si mal que le président de la Knesset lui-même vient de monter au front, réclamant des élections anticipées parce que, à l’en croire, l’actuelle équipe a perdu sa base populaire et que le Parlement devrait donc prononcer son autodissolution sans plus attendre l’échéance normale de 2006.
Bien sûr, l’honorable Reuven Rivlin appartient à l’aile dure du Likoud, la formation du Premier ministre, et sa voix n’est pas prépondérante au sein de sa formation. Il n’en reste pas moins que sa prise de position survient au lendemain d’une quadruple défaite pour « Arik » : l’adoption - à la majorité simple, il est vrai - de trois motions de censure et le rejet d’une déclaration officielle sur la corruption au sein de l’administration. Ce qui n’a pas empêché Uzi Landau, membre de la coalition au pouvoir, de désigner par son nom « le chef du gang des corrupteurs » et de décréter qu’il convenait de « se débarrasser de la tête pour en finir avec l’hydre ». De simples piques, mais le roi est désormais nu. Ce sont les colombes et les quelques députés arabes qui doivent à chaque fois voler à son secours, pour lui éviter une cuisante défaite et au pays une crise dont celui-ci se passerait volontiers. Mais la situation est d’autant plus inconfortable qu’un grand point d’interrogation se dessine à l’horizon proche : les travaillistes se préparent à organiser, dans deux semaines, des élections primaires dont rien n’indique qu’elles conforteraient la position de leur leader, le falot Shimon Pérès, principal soutien du projet de démantèlement des points de peuplement installés à Gaza. Ce plan fait partie intégrante de la « feuille de route » établie par le quartette Amérique-Russie-Union européenne-Onu et qui donne sérieusement de la bande depuis le brutal coup de frein au gel de la colonisation dans les territoires occupés.
Premiers à s’inquiéter de dérapages devenus un peu trop fréquents à leur gré, les Américains dépêchent sur place leur chef de la diplomatie, Condoleezza Rice, attendue dimanche à Jérusalem après un arrêt de quelques heures à Ramallah, pour une rencontre avec le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Tout autant que le sort du cabinet et celui de Gaza, c’est l’état des relations bilatérales qui préoccupe Washington, notamment depuis les révélations sur une nouvelle affaire d’espionnage et les ventes d’armes à la Chine. Dans le premier cas, il s’agit d’informations classées « Secret Défense », transmises par Lawrence Franklin, un des principaux analystes du Pentagone, à deux membres du lobby sioniste AIPAC, Steve Rosen et Keith Weismsman, lesquels les ont fait parvenir à Naor Gilon, responsable de la section politique près l’ambassade israélienne à Washington. Les renseignements ultrasecrets, indique-t-on sans autre précision, concernent une nation proche-orientale. Dans le cas des rapports avec Pékin, la crise porte sur une série de contrats militaires dont l’un prévoit la fourniture de drones israéliens de type Harpy.
La tension a atteint un degré tel que le chef de la toute-puissante commission des Affaires étrangères et de la Défense, Youval Steinitz, n’hésite pas à parler d’ « une crise qui dure depuis près d’un an ». L’Administration républicaine, elle, évoque l’ingratitude de cet État hébreu dont les finances survivent grâce à une injection annuelle US de plus de 3 milliards de dollars, soit le dixième de son budget. En privé, ses représentants rappellent qu’au total, le FBI avait arrêté pas moins de 140 agents israéliens avant le 11 septembre, puis une soixantaine d’autres après les attentats, dont quatre qui célébraient un peu trop bruyamment l’effondrement des Twin Towers. Ils ajoutent que depuis le scandale Lavon (aussi loin que 1954) et celui, plus récent, de Jonathan Pollard, les services fédéraux spécialisés ont dû réagir à diverses affaires allant des tables d’écoute au siège de l’ambassade américaine à Tel-Aviv au téléphone surveillé de l’appartement de Monica Lewinsky, sis dans le complexe immobilier du… Watergate.
Le temps, on le voit, n’est pas au beau fixe pour un Ariel Sharon hier encore héros d’une nation en mal de champions purs et durs, tenu aujourd’hui d’aller jouer les bourgeois de Calais auprès de Jacques Chirac. D’ici à juillet prochain, date retenue pour cette visite, l’homme aura eu peut-être le temps d’opérer un de ces retournements dont il a le secret. À chaque époque, n’est-ce pas, son Déversoir…
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats