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Pour que les mots ne meurent…

Quand le chagrin accable, quand il risque de submerger le besoin criant de parler, le premier hommage que l’on doit rendre à celui qu’on pleure est de convertir un sanglot en sursaut. Un sursaut qui s’en remettra, comme le fit Samir Kassir toute sa vie, à la droite rigueur et à la rectitude des mots. Je garde en mémoire une phrase de dédicace qu’il inscrivit sur l’un de ses livres. Il me remerciait de l’avoir « convaincu de conjuguer, à défaut de perfection, la gravité et la ferveur », faisant ainsi référence à une exhortation contenue dans Citadelle, de Saint-Exupéry, qui avait capté son attention, alors qu’il était encore lycéen. Par la conscience avec laquelle il l’a soutenue, par l’engagement qu’il prit dès le départ d’en assumer le poids et le prix, Samir Kassir a porté cette alliance entre la gravité et la ferveur à un haut degré de perfection. Il est des êtres qui attendent de la mort qu’elle transforme leur vie en destin. Samir Kassir a pris très tôt, très jeune, son destin en main et c’était la main qui écrit. À l’âge où l’on n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans, il s’est tourné vers l’acte de dire, avec un sérieux proportionnel au respect qu’il lui vouait, ce qui n’excluait pas l’ironie sans laquelle on colle jusqu’à l’étouffer à la réalité que l’on veut dénoncer. Dénoncer, telle était sa foi et sa loi – mais en refusant les moulinets, les enflures, les gesticulations qui rendent trop souvent suspecte la parole en activité. Dans le couple formé par la gravité et la ferveur, la gravité était toujours là pour apporter sa pondération à la ferveur, et celle-ci son frémissement à sa sœur d’attelage. Je crois n’avoir jamais rencontré quelqu’un qui, autant que lui, faisait confiance aux mots, tout en accompagnant cette confiance d’une conscience aiguë, opiniâtre, des facilités auxquelles ils ne sauraient conduire, des malentendus qu’ils ne sauraient générer. Seule la maîtrise du verbe peut mettre à découvert ce qu’on méprise. La mort de Samir Kassir est celle d’un homme de conscience. En tant que telle, elle affecte son pays tout entier, le Liban, mais elle passe les frontières et atteint tout homme conscient de l’ouvrage fait à la volonté de débusquer les roueries qui grippent les rouages, de stigmatiser toutes les formes de terrorisme, de se rapprocher le plus près possible de « l’inaccessible étoile » de la transparence. Cet homme de conscience était aussi un homme seul, armé de sa seule intégrité. Faut-il que l’on ait eu peur de ce pauvre et impérissable trésor qu’il transportait chaque jour avec lui, qui lui était consubstantiel et se mêlait à l’air qu’il respirait : les mots, des mots intègres et purs ? Faut-il que l’on ait cru les réduire à jamais à néant en tramant, sous les auspices de l’ombre et de la lâcheté, la plus abjecte des machinations ? Faut-il que l’on en soit encore à croire que l’homme meurt tout entier lorsqu’il meurt dans sa chair ? De ce grand corps pulvérisé, il reste des mots intacts, des mots qui témoignent et sonnent comme une sommation. Aussi importante que la recherche des commanditaires, des complices et des exécutants, me paraît être la quête rassembleuse et unitaire de ceux qui auront à cœur et à honneur de se faire les passeurs de ces mots, les propagateurs de ce message que l’on a voulu foudroyer. Je songe en particulier aux jeunes, à ces jeunes qui sont jeunes comme Samir Kassir l’était quand je le connus et comme il l’est resté grâce à un viatique dont il ne s’est jamais départi : l’intraitable conviction que toute revendication prend sa source et son essor dans la certitude qu’avant de rien pardonner aux autres, il faut ne rien pardonner à soi-même. Jean-Claude MORIN
Quand le chagrin accable, quand il risque de submerger le besoin criant de parler, le premier hommage que l’on doit rendre à celui qu’on pleure est de convertir un sanglot en sursaut. Un sursaut qui s’en remettra, comme le fit Samir Kassir toute sa vie, à la droite rigueur et à la rectitude des mots. Je garde en mémoire une phrase de dédicace qu’il inscrivit sur l’un de ses livres. Il me remerciait de l’avoir « convaincu de conjuguer, à défaut de perfection, la gravité et la ferveur », faisant ainsi référence à une exhortation contenue dans Citadelle, de Saint-Exupéry, qui avait capté son attention, alors qu’il était encore lycéen.
Par la conscience avec laquelle il l’a soutenue, par l’engagement qu’il prit dès le départ d’en assumer le poids et le prix, Samir Kassir a porté cette alliance entre...