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Actualités - Opinion

IMPRESSION Les secrets de la nuit

La nuit est hostile aux enfants. Aussitôt le soleil couché, un nuage de parfum en provenance de la chambre des parents indique qu’ils vont sortir. Plus ils se feront beaux, plus on se fera petits. Bientôt, la lampe éteinte, les rideaux formeront sur le mur des ombres inquiétantes, des silhouettes informes, des mains qui se tendent, on ne saura jamais pourquoi. Un peuple obscur surgira de la pénombre comme libéré par l’absence de lumière. Certains tenteront de l’apprivoiser en tremblant. Bientôt ils sauront, sans beaucoup de conviction, que les ombres ne s’approchent jamais des enfants. Elles se contentent d’errer sur les parois de leur chambre, désolées de nourrir leur solitude de la terreur des tout petits. Et puis un soir on s’endort sur une page, et au réveil on s’aperçoit que les visiteurs ne sont pas venus. C’est le signe qu’ils ne reviendront plus. Le dimanche matin, alors que les parents dorment encore d’avoir trop longtemps veillé, le premier rayon du soleil sur le tapis du salon révèle le trésor d’une carte insoupçonnée. Le petit jour a lui aussi ses sortilèges. Il apporte le bonheur de s’approprier le monde à l’heure où personne n’en veut. La nuit conquise, on ne la gâchera plus à dormir. Bientôt viendront la permission de minuit et l’âge d’aller en boîte. Cet âge-là, je l’ai eu pendant la guerre. Avec mon permis de conduire tout neuf, dans une ville dont les issues étaient fermées, je ne pouvais que tourner en rond sur un réseau qu’il aurait mieux valu emprunter à pied. De boîtes, il n’y avait que ces bars d’hôtels déjà surannés à force de décrépitude, l’absence de moyens et la crainte d’investissements stériles les ayant figés dans leur décor naguère audacieux des années 70. Il y avait aussi leur version montagnarde, réservée en son temps aux samedis soir des estivants. Des globes opalescents cerclés de chrome diffusaient une lumière de salle de bain dans une ambiance de chalet de montagne. La moquette orange, destinée à être changée selon les saisons, s’obstinait à exhaler encore les relents des fêtes évanouies, maculée de brûlures de cigarettes et de verres renversés. Les installations musicales passaient encore ces quarante-cinq tours en vinyle que le patron de la boîte s’était battu pour obtenir le premier. Là, nous rêvions du temps à la fois sulfureux et doux de nos prédécesseurs. Dans ce décor alors flambant neuf s’étaient joués des mélodrames dont les comparses portaient des chemises à longs cols, largement déboutonnées sur des chaînes en or où pendaient des amulettes. Les femmes, éternellement bronzées, avaient des jupes courtes et des couleurs bruyantes. À cheval entre deux époques, on hésitait encore entre draguer et faire la cour. Rue Monot, ce soir, vous irez dans des bars qui furent des loges de concierges, des abris de quartier, des QG de milice, des échoppes de menuisiers, des garages avec de vieux échappements en guise d’enseigne. Des lieux jaillis des cendres d’un passé modeste et violent. Avant vous, aucun glamour, aucune amour, et nul geste. Simplement des nuits d’enfance où les objets de la terreur étaient bien réels. Des aires de jeux dangereux où la proximité de la mort attisait l’euphorie de l’alcool, où les substances illicites ne l’étaient pas pour tout le monde. Dans les vapeurs des cocktails sophistiqués et la vibration des basses, vous laisserez votre regard errer nonchalamment sur les silhouettes qui passent. Est-ce un effet du rideau dans la pénombre ? Elles glisseront à travers la nuit sans jamais vous atteindre. Demain matin, à l’heure où se lèvera le soleil, un pirate complice marquera d’une étincelle le trésor caché dans le tapis du salon. Vous serez encore endormi. Fifi Abou Dib
La nuit est hostile aux enfants. Aussitôt le soleil couché, un nuage de parfum en provenance de la chambre des parents indique qu’ils vont sortir. Plus ils se feront beaux, plus on se fera petits. Bientôt, la lampe éteinte, les rideaux formeront sur le mur des ombres inquiétantes, des silhouettes informes, des mains qui se tendent, on ne saura jamais pourquoi. Un peuple obscur surgira de la pénombre comme libéré par l’absence de lumière. Certains tenteront de l’apprivoiser en tremblant. Bientôt ils sauront, sans beaucoup de conviction, que les ombres ne s’approchent jamais des enfants. Elles se contentent d’errer sur les parois de leur chambre, désolées de nourrir leur solitude de la terreur des tout petits.
Et puis un soir on s’endort sur une page, et au réveil on s’aperçoit que les visiteurs ne sont pas...