Témoin d’un Liban nouveau
Samir Kassir était un enseignant, un journaliste, un intellectuel. Quel que soit l’ordre que l’on veuille donner à ces fonctions, peu importe : il était celui qui tient à dire ce qui ne se dit pas, à communiquer à ceux qui ne savent pas, à penser ce que l’on n’aime pas penser. Et, pour couronner le tout, il était un passionné de liberté. En tant que tel, pour les hommes de l’ombre et de la mort, il ne pouvait être que l’homme à abattre. Ils l’ont souvent pourchassé alors qu’ils régnaient sur le pavé de Beyrouth ; ils l’ont atteint hier alors qu’ils rampent encore, ici ou là, avec leurs armes de mort. Enseignants et étudiants, tous, à l’Université Saint-Joseph, collègues ou disciples, ne peuvent que dénoncer ce crime abject. Notre université s’était déjà manifestée lorsque Marwan Hamadé, membre de notre Conseil stratégique, avait été visé en un terrible attentat ; elle avait pris part à la douleur de tous lors de l’assassinat du Premier ministre Rafc Hariri ; elle s’était déployée en nombre de ses composantes lors des évènements qui avaient suivi. Elle redit aujourd’hui sa colère parce que l’un des siens a été assassiné. Elle presse instamment toutes les autorités du pays de tout faire pour qu’enfin les criminels soient châtiés. Paul Ricœur, philosophe français, disait il y a quelque temps : « Les individus peuvent se pardonner, pas les peuples ; il y a quelque chose d’impitoyable dans leurs blessures. »
René CHAMUSSY, s.j.
Recteur de l’Université Saint-Joseph
L’élégante nonchalance du talent
D’autres que moi diront sans doute le courage de tes combats politiques et la justesse éclatante des causes que tu défendais.
Des confrères à toi loueront sûrement la qualité de tes éditoriaux si percutants et la témérité de tes opinions dans une région du monde où il ne fait pas bon penser.
Des hommes sérieux en complet-veston condamneront gravement devant les caméras de télévision « le lâche attentat qui a coûté la vie au brillant journaliste et politologue, et qui est un nouveau coup porté à la liberté de la presse au Liban ».
De brillants analystes s’emploieront à expliquer l’atroce « timing » de ta mort programmée par des arguments tortueux, tirés des dédales sordides du renseignement arabe.
Mais pour moi, seul compte:
Le plissement de tes yeux qui souriaient avant ta bouche en entendant la description mi-ingénue et mi-féroce que je te faisais d’une personne ou d’une situation.
Ta dégaine de dandy bohème qui réussirait le temps venu, on en était sûr, « à être vieux sans être adulte ».
Ta barbe grisonnante, celle d’un révolutionnaire ou d’un sage, on ne savait pas trop, et qui détonnait un peu dans ton visage si juvénile.
La nonchalance élégante que tu affectais, celle que seuls peuvent se permettre ceux qui ont un immense talent comme le tien.
L’air légèrement narquois – certains disaient hautain – que tu prenais quand ce qui était énoncé comme une trouvaille intellectuelle était pour toi d’une banale évidence.
L’intransigeance de ton jugement chaque fois que c’était de qualité qu’il s’agissait, qualité d’un écrit, d’un être ou d’une prise de position.
Le mot juste, que tu étais le seul à trouver, alors qu’on le cherchait rageusement depuis des heures et qui réussissait le miracle de transformer une phrase exacte en une phrase soudainement belle.
L’humour dont tu faisais preuve toujours, comme le jour où tu m’as proposé de publier mon livre chez toi, à Dar al-Layali, « puisque Gallimard ne s’était pas encore manifesté ».
Les SAS-Gérard de Villiers sérieusement alignés dans ta grande bibliothèque parmi les gros ouvrages de sciences politiques, comme une coquetterie, un vent de jeunesse, un clin d’œil de dérision à l’intention de ceux qui seraient tentés de te prendre trop au sérieux.
La ténacité dont tu as fait preuve dans la belle aventure de L’Orient-Express, pour nous pousser à écrire, oui tous, ceux qui avaient jadis écrit et qui n’écrivaient plus parce que bof, à quoi bon, qu’est-ce que ça changerait de toute façon, ceux qui étaient passionnants à l’oral mais qui n’avaient jamais tâté de la feuille blanche, ceux qui en mouraient d’envie pour avoir jadis été « bons en rédaction à l’école » mais qui avaient trop peur que le public ne les aime pas, ceux qui étaient trop savants ou trop ésotériques pour être « compris au Liban », ceux enfin qui n’écrivaient pas s’ils n’étaient pas sûrs à l’avance d’avoir au moins le Goncourt.
Le véritable ciselage d’orfèvre que tu pratiquais dans la «correction » des articles de tes écrivains, fragiles comme tous les écrivains, et qui respectait jusqu’à leur âme que tu comprenais si bien.
La fois où tu n’as pas aimé l’un de mes articles – un hommage posthume, tu n’as jamais donné dans le tragique et comme tu as raison – et où tu n’as pas hésité à me le dire, avant que, même un peu fâchée, je ne t’avoue que je t’adore quand même, et toi aussi.
La manière si jeune que tu avais d’aller jusqu’au bout de tes passions, toutes tes passions, celles qui vont jusqu’à l’amour comme celles qui vont jusqu’à la mort.
P.S. Samir, s’il te plaît, tu peux relire cet article ? Tu sais que tu as carte blanche, comme toujours… pour toujours.
Nada NASSAR-CHAOUL
La plume-boussole d’un incorruptible
S’il est vrai que l’honneur d’un journaliste consiste d’abord et surtout à « porter la plume dans la plaie », nul mieux que Samir Kassir n’aura incarné cette noble mission, hautement périlleuse dans nos contrées proche-orientales. Les Libanais savent qu’il fut le premier à briser la loi du silence, qu’il fut à l’avant-garde du combat contre le régime militaro-sécuritaire, qu’il fut le plus brillant porte-parole d’une société civile assoiffée de liberté et de justice. Mais si le Liban a perdu un très grand journaliste, un « idéal-type » de l’éditorialiste au courage exemplaire, un professeur d’université rigoureux et charismatique, ainsi qu’un homme politique visionnaire, moderniste et réformateur, c’est le monde arabe tout entier qui a perdu un immense intellectuel, respecté et admiré dans les milieux académiques et journalistiques du monde entier. Il incarnait ce que le monde arabe a de mieux à offrir. À l’époque du « choc des ignorances » qualifié abusivement de « choc des civilisations», il refusait avec force l’éternelle dichotomie simpliste du « eux contre nous ».
Il ne mettait jamais en veilleuse son esprit critique, son humanisme, son universalisme. Il luttait simultanément et vaillamment sur tous les fronts : contre l’arrogance et l’occupation israéliennes, contre le sous-développement arabe, contre le néocolonialisme, contre le communautarisme, contre tous les despotismes locaux, contre la victimisation et les jérémiades incessantes des peuples de la région... Dans son ouvrage intitulé Considérations sur le malheur arabe (Actes Sud, 2004), il a procédé à une brillante déconstruction et réfutation des théories essentialistes et culturalistes, véhiculées par des intellectuels comme l’orientaliste Bernard Lewis et tous ceux qui nous dépeignent un monde arabe irrémédiablement condamné à subir le marasme. Ce livre de Samir Kassir, empreint d’espérance, est un diagnostic d’une lucidité rare, ainsi qu’un véritable plaidoyer pour une renaissance politique et intellectuelle, un manifeste pour un aggiornamento devenu on ne peut plus urgent. Et Samir Kassir portait en lui le souffle de cette «nahda» qu’il appelait de ses vœux. Il y a à peine dix jours, ce partisan d’une évolution vers un Liban laïc déclarait au Nouvel Observateur : « Le peuple libanais a obtenu une première victoire : le départ de l’armée syrienne. Il faut espérer qu’un jour les centaines de milliers de gens qui sont descendus dans la rue recommencent pour la démocratie et la fin du communautarisme. » Il est mort au cœur de Beyrouth, cette ville qu’il aimait passionnément. Son Histoire de Beyrouth (Fayard, 2003) est en effet tout à la fois une fresque d’une remarquable érudition, digne d’un Fernand Braudel, et une déclaration d’amour à notre capitale, cette «ville qui toujours renaît », cette ville « aimée de la mer et mère des lois », cette ville qu’il voyait avec « les yeux de l’esprit». Ce défenseur de la cause palestinienne a fait partie des intellectuels arabes qui se sont élevés contre le négationnisme. Alors qu’à Beyrouth, à Damas et au Caire, les intellectuels de cour célébraient Roger Garaudy, auteur d’un ignoble pamphlet antisémite, Samir Kassir le condamnait dans les termes les plus vifs. C’est en grande partie grâce à lui qu’une conférence des « assassins de la mémoire », qui devait se tenir à Beyrouth, a été annulée, ce qui a sauvé l’honneur de notre pays.
Samir Kassir est mort, alors que du Golfe à l’Atlantique, des centaines de « mercenaires de la plume», dont la servilité à l’égard de tous les despotes et autocrates de la région n’a pas de bornes, sont en pleine forme. Ils continueront de se servir de leur plume comme d’une brosse à reluire. Quant à la plume indépendante de Samir Kassir l’incorruptible, elle lui a coûté la vie. Mais longtemps encore, elle nous servira de boussole.
Samir Kassir est mort. Les citoyens libanais, ainsi que tous les démocrates du monde arabe, chancelants de douleur, s’inclinent avec respect devant celui qui fut et restera l’honneur des intellectuels arabes.
Karim Émile BITAR
Directeur de la rédaction
de « L’ENA hors les murs »
Un fonceur est tombé
«L’assassinat d’un journaliste antisyrien à Beyrouth » était en manchette de tous les services de presse canadiens jeudi, sans mention de nom. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Samir le temps de télécharger les articles. Hélas, c’était bien lui.
J’ai connu Samir sur les bancs de l’école, durant ces années qui forment les futurs hommes et personnalités. Le hasard avait voulu que nous fréquentions la même école, la même classe, et que nos noms commencent par des lettres qui se suivent presque (i et k, les noms commençant par j étant rares). Nous étions donc souvent dans les mêmes groupes en classe, les mêmes équipes de sport.
Samir était un fonceur, il aimait pousser les limites toujours plus loin, que ce soit pour la défense d’un camarade réprimandé, à son avis à tort, par un professeur mesquin, ou simplement à l’occasion d’une partie amicale de handball.
Il avait toutes les qualités, ainsi que les « défauts », qui le prédisposaient à devenir plus tard l’intellectuel sans compromis: idéalisme, allant parfois à l’entêtement, soif de liberté et désir de se battre pour les causes justes.
Il ne cachait pas son antimilitarisme, même durant les pires heures du début de la guerre (1975-78) quand, d’un côté ou de l’autre de la ligne de démarcation, ceux qui osaient envisager librement des solutions politiques étaient considérés comme traîtres à la patrie ou à la cause.
Un autre martyr est tombé. Le Liban vient de perdre un libre-penseur, qui n’a cessé de se battre pour la liberté d’opinion et de plume, la liberté du pays, la liberté des gens, la liberté tout simplement.
Michael ISKEDJIAN
Toronto – Canada
Le cri du coq
Les mots qu’on ne dit pas nous étouffent, les mots qui libèrent peuvent tuer.
Dilemme d’être journaliste en Orient, penseur ou écrivain.
Dilemme d’être, en Orient, un homme ou une femme libre, tout simplement.
4h du matin, un coq au loin strie l’insomnie de la ville d’un cri dolent et porte l’écho des cœurs endeuillés. Il relaie la voix indépendante que l’on vient de taire.
L’encre de la nuit coule sur Beyrouth.
Il n’y a pas plus douloureux, plus poignant que cette plaie saignante d’une ville dont on vient d’assassiner un fils libre-penseur, écrivain, journaliste, un matin d’espoir.
Beyrouth est un autel de feu où les Molochs de l’obscurantisme font des incursions pour y immoler la parole libre, celle qui trace les chemins de l’avenir.
L’encre de la nuit de Beyrouth coule sur tout l’Orient, aux rêves éternellement inassouvis.
Orient cruel où les destins prometteurs des plus brillants de ses fils se fracassent, aux levers du jour, sous la gâchette de doigts et de cerveaux criminels.
Pour avoir osé traduire en lettres éditoriales les rêves de réforme, pour avoir répercuté les aspirations aux cheveux blanchis de déception des vieilles générations arabes et celles encore frémissantes de nouveauté, des générations de la relève au Liban, en Syrie, en Palestine et ailleurs dans ce « Croissant fertile » de sang, Samir Kassir a rejoint la cohorte des journalistes héros et martyrs de la plume libre, souveraine, indépendante.
Trois attributs qu’il a contribué à restituer, à son échelle, à cette patrie des hommes arabes libres qu’est le Liban... et qui le restera.
Grâce à lui et à tous les autres, libres-penseurs et journalistes de mon pays crucifié sur sa géographie, le coq bleu des aubes sans cesse renaissantes donnera toujours de la voix dans les nuits de Beyrouth, appelant le jour qui se lève... inévitablement.
Carole H. DAGHER
Reste avec nous Samir
Je me souviens de ces années durant lesquelles « l’université était en colère » et je pense à Samir Kassir. Je pense à lui bien sûr, ce professeur qui, avec son mythe de révolutionnaire, refusait les termes dans lesquels la politique était perçue au Liban, c’est-à-dire avec la tiédeur de ces hommes de pensée qui, en 30 ans, n’ont pas écrit une ligne pour dénoncer la crucifixion de notre pays et l’humiliation de tout un peuple. Je les tiens pour responsables par omission du crime contre le Liban. Parce qu’ils se sont abstenus d’agir, laissant Samir Kassir, seul avec une poignée d’autres clercs, face à ses démons. Les démons des libertés au Liban.
Oui je pense à vous Samir Kassir, aujourd’hui dans un autre monde, et je me réfugie dans la douleur. Je me blottis dans le désarroi mais je ne me résigne pas à cette lente agonie d’une république que l’on croyait pourtant convalescente.
Je pense à vous et je me souviens de nos plaisantes querelles autour des dates historiques des batailles du XIXe siècle. Je me rappelle surtout l’année 1859, où l’armée française remportait une victoire sur les Autrichiens à Solferino. Eh bien, Solferino fut aussi ma victoire, ma seule victoire sur vous. J’oublie tous mes paris perdus et je savoure jusqu’à aujourd’hui cette unique victoire de l’humble apprenti sur son maître. Un maître qui nous enseignait amoureusement la «nahda», le début du nationalisme arabe contre les Turcs, les «Tanzimats» de l’Empire ottoman, et qui nous apprenait principalement à chercher les raisons d’être du Liban moderne dans la volonté délibérée des élites politiques de l’époque, plutôt que dans les fondements historiques d’une Phénicie illusoire ou des mythes collectifs tels que celui de l’Émirat. La conscience nationale libanaise, disait-il, devait naître bien plus tard. Ainsi j’ai eu l’honneur de faire partie de la dernière promotion d’étudiants qui ont connu Samir Kassir en tant que professeur à la faculté de droit à la rue Huvelin. Mais j’admirais principalement en lui ce sens de l’engagement intellectuel qui le démarquait de sa seule fonction académique. Samir Kassir est le scribe qui ne siège pas sur son perchoir. La science, pour lui, était proche de l’action politique, un peu comme dans la métaphore hégélienne où la raison ne peut rien sans la passion.
En atteignant Samir Kassir, on a touché à ce que le Liban a de plus cher : son intelligentsia. Certains, alors qu’ils se taisaient, lui reprochaient le caractère téméraire de ses écrits, et cela en dépit du fait que ce qui était pourchassé, c’est cette aspiration acharnée d’un peuple au bonheur. Et nous sommes tous malheureux aujourd’hui. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? L’empêcher d’écrire, et surtout d’écrire vrai, cela aurait été l’enfermer dans un moule et le tuer d’une autre façon. Le silence étant pour lui, quand les enjeux étaient cruciaux, une autre silhouette de la mort.
Je le revois, avec son air fier et moqueur, ses commentaires d’une remarquable finesse : « Amine, tu ne voudrais pas venir faire un petit tour avec moi à gauche ? » Il insinuait la gauche démocratique, ce mouvement auquel il croyait tant et dont les prises de position ont été exemplaires au cours de l’intifada de l’indépendance.
Je me souviens aussi de ses épreuves de force avec les services de renseignements. De cette journée du 3 avril 2001, quelques mois avant les rafles du 7 et du 9 août, où nous organisions un sit-in à la faculté pour le soutenir contre l’impitoyable harcèlement dont il faisait l’objet. Je le revois, empruntant la voiture d’un étudiant afin d’égarer ses poursuivants, appuyés contre la carrosserie d’une voiture blanche (dont je tairai ici la marque et le numéro de la plaque d’immatriculation) stationnée à l’extérieur du campus, et patientant avec outrecuidance, en attendant le moment venu pour se lancer à la traque de leur victime. Même feu Rafic Hariri, m’expliquait Samir, n’avait pu faire cesser cette poursuite, car les services de renseignements échappaient à son autorité. Jamais un écrivain, un journaliste n’aura été autant persécuté dans l’histoire de notre pays. Mais Samir Kassir a fini par l’emporter sur ses tortionnaires, eux qui ont gagné le mépris et le dédain d’une nation. Eux qui ont agi lâchement, parce que, justement, ils avaient compris que la partie était perdue.
Je me souviens de lui, me demandant, le temps d’un café à Hamra, de soutenir sa pétition, réclamant sa liberté d’aller et venir, le respect de sa liberté d’expression et la cessation des poursuites. Une pétition qu’avaient signée à l’époque, et dont je salue ici le courage, une centaine d’intellectuels syriens parmi lesquels Riad Turk, Antoine Makdessi, Ali Atassi, Chawki Baghdadi, Oussama Mohammed… et j’oublie tant d’autres. Puissent-ils me pardonner.
Je le voyais une dernière fois à Paris, le 21 mars 2005. Il était venu signer, au Salon du livre, son dernier ouvrage, Considérations sur le malheur arabe, et devait s’adresser, à l’initiative d’Ayoub Semaan, aux étudiants de l’école Polytechnique pour leur raconter ces magnifiques journées de la révolution du cèdre. Il me lança alors du fond de la salle sur un ton railleur : « Alors, ton exil volontaire à Paris t’a finalement été bénéfique !» Il me confiait plus tard en soirée qu’il avait l’intention d’écrire la formidable histoire du mouvement souverainiste depuis le début de la mainmise institutionnalisée sur le Liban. Il l’appellerait, disait-il, Un printemps à Beyrouth. À peine les bourgeons s’étaient mis à éclore qu’il nous quitta brutalement. Fallait-il sans doute souhaiter aussi, comme lui, « le printemps de Damas ». Pour que nous puissions vivre pleinement notre attachement à la liberté.
Je le revois encore une fois souriant et je souris. Mais je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux.
Amine ASSOUAD
Symbole naturel de l’intifada
Ils ont tué Samir Kassir. Après le 14 février, le Guardian de Londres a dit de Rafic Harriri qu’il était « le plus improbable héros de la nouvelle indépendance du Liban ». Samir Kassir, lui, est le symbole le plus « naturel » de l’intifada de l’indépendance. Samir Kassir, le francophone qui écrit en arabe, qui milite pour le Liban au nom de principes, qui ne se reconnaît vraiment dans aucun leader mais qui conserve intact son engagement. Samir Kassir, l’amoureux éperdu de Beyrouth; certains passages de son livre Histoire de Beyrouth sont de véritables odes d’amour.
Samir Kassir représentait au mieux la foule qui a manifesté le 14 mars pour l’indépendance. Multiforme, engagé mais libre. C’est cette foule du 14 mars qu’on a voulu assassiner jeudi à Achrafieh. C’est l’engagement libre et déterminé de cette foule qu’on a voulu briser. Samir Kassir a été tué parce que, comme chaque manifestant du 14 mars, il était un être libre. Les êtres libres effraient les despotes qui ne peuvent ni les contrôler ni les acheter.
Il a été tué par ceux qui ont pris peur devant le vent de démocratie qui s’est levé au Liban. Depuis le 14 mars, certains d’entre nous on souvent été déçus, parfois même écœurés par les manœuvres électorales de nos leaders. Mais il ne faut pas se tromper de combat. L’assassinat de Samir Kassir nous le rappelle cruellement. On veut nous faire croire qu’il n’y a plus d’opposition et de loyalistes. L’assassinat de Samir Kassir nous permet de (re)voir clair: nos ennemis sont ceux qui continuent d’assassiner des journalistes après les avoir agressés, après avoir tué les opposants qu’ils n’ont pas emprisonnés.
Dans Considération sur le malheur arabe, Samir Kassir écrivait : « L’auteur de ces considérations est un Arabe du Machreq, laïque, (...) occidentalisé mais ne se percevant pas comme aliéné à une culture étrangère et, en tout cas, peu désireux d’éradiquer ceux qui ne pensent pas comme lui. »
La différence fondamentale est là : Samir Kassir, comme nous tous, était de ceux qui ne veulent pas éradiquer ceux qui ne pensent pas comme lui. Ses assassins, eux, ne connaissent que le langage de la violence. À nous de maintenir notre cohésion pour les faire plier.
Bob GHOSN
D’abord la liberté d’opinion
Messieurs les députés ou futurs députés de notre noble assemblée,
Après la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé, après l’assassinat du président Rafic Hariri, voilà que les «forces de l’ombre» s’attaquent à nouveau à la liberté d’expression au Liban.
Samir Kassir, que j’ai connu alors qu’il était un jeune élève au Lycée français, était doué d’une grande et profonde intelligence ; mais aussi d’un esprit rebelle (cela va souvent ensemble). Pour lui, la liberté de penser et de s’exprimer passait au-dessus de tout. Et voilà qu’on l’a lâchement assassiné.
Messieurs les députés, est-ce cela l’avenir que nous préparons à nos enfants au Liban, après le 14 mars ?
Dans ce cas-là, fermons nos bureaux et nos entreprises, et allons vers des pays où chacun a le droit d’avoir son opinion et peut l’exprimer sans risques de se faire tuer.
J’estime, avec mes amis ainsi que beaucoup de personnes autour de moi, qu’avant de parler de réforme du code électoral, nous devons appliquer rigoureusement et à fond, cette liberté d’opinion et d’expression que notre Constitution (hélas, si galvaudée ces temps-ci) proclame et protège dans un de ses premiers articles (article 13). Pour moi et pour mes amis, ainsi que pour les gens qui pensent comme moi, c’est ça, ou, au revoir le Liban !
En attendant, le souvenir de Samir restera vivant dans nos cœurs, auréolé de liberté, de franc-parler, et surtout du regret qu’il ne soit plus là parmi nous.
Johnny, à ta famille et à toi-même, nos condoléances émues et l’expression de toute notre détresse et notre solidarité.
Nabil C. KETTANEH
Lettre ouverte au général Aoun
Mon Général,
Pendant vos années d’exil, vous avez fait preuve d’une ténacité exemplaire, prenant la défense du Liban en toute occasion. Votre retour au pays, malgré les poursuites judiciaires sans fondement initiées contre vous, a été acclamé par l’opposition plurielle soudée par la tragédie du 14 février. L’article de notre ami commun Daniel Rondeau, publié il y a quelques jours dans L’Express, a parfaitement montré avec quel courage vous avez surmonté toutes les épreuves pour revenir en homme libre dans un pays libéré.
Mais voilà : ce qui était à craindre est arrivé. Au lieu de donner à l’opposition un élan nouveau, au lieu de renforcer le camp de ceux qui sont descendus dans la rue le 14 mars pour réclamer le retrait syrien, vous avez préféré rejeter toutes les alliances pour faire cavalier seul, sans doute encouragé par certains sondages confirmant votre grande popularité dans diverses régions du pays. Votre position, peut-être défendable dans d’autres circonstances, apparaît inacceptable en l’état actuel des choses :
1°) Elle a contribué à semer la désunion et la discorde au sein de l’opposition et à créer un climat détestable à l’heure où, pour faire face à une loi électorale inique, il eût fallu se serrer les coudes.
2°) Elle a engendré des situations choquantes dans la mesure où, dans certaines régions, vous avez fait alliance, de façon directe ou indirecte, avec des symboles de la tutelle syrienne qui se disaient, hier encore, « les soldats du président Assad » (sic !) ou qui, il n’y a pas si longtemps, ordonnaient de façon arbitraire l’incarcération de vos propres partisans.
Mon Général,
Les dés sont jetés, puisque vous avez déjà annoncé la composition de vos listes. Nous ne pouvons que déplorer ce qui vient de se produire, tout en vous exhortant à tendre enfin la main aux autres pôles de l’opposition. « Nous sommes condamnés au dialogue », a déclaré un jour Ghassan Salamé. Oui, dans ce pays pluriel où nul ne peut s’arroger le monopole de la libération, nous sommes en effet condamnés au dialogue.
Le général de Gaulle, que vous avez toujours admiré, a appris, bon gré mal gré, à composer avec Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale. Sans cette alliance, la Résistance n’aurait sans doute pas obtenu les appuis nécessaires pour remporter des victoires décisives contre l’occupant nazi. Au Liban, le combat n’est pas encore terminé pour qu’on puisse se permettre de créer des brèches dans les remparts de l’opposition : les suppôts de la Syrie rôdent encore et, à peine sortis par la (petite) porte, les SR syriens commencent à rentrer par la fenêtre. Or votre victoire, aussi éclatante soit-elle, sera assurément une défaite pour l’opposition plurielle.
La sagesse, mon Général, commandait de resserrer les rangs. Était-ce trop demander à un militaire comme vous, respectueux de l’ordre et de la discipline ?
Alexandre Najjar
Avocat à la cour et écrivain
Ne brisez pas leur rêve
J’aurais voulu attendre la fin des élections législatives pour écrire ces mots, mais le spectacle du dimanche 29 mai sur la place Sassine, où les jeunes du CPL et ceux des FL se conspuaient allègrement, en a fait autrement.
Il faut voter ! Non, boycottez les élections ! se lançait-on d’un trottoir à l’autre, sur fond de musique patriotique et de slogans éculés, avec des apparitions sporadiques de quelques candidats venus encourager les gens à participer au scrutin, dont les thèses étaient immédiatement battues en brèche par d’autres ex-candidats qui appelaient au déni de confiance.
Un million cinq cent mille Libanais ont répondu présent, le 14 mars 2005, à l’appel de ce qu’on appelle communément l’opposition, quoique ce terme me semble vague et ressemble beaucoup plus, à une ou deux exceptions près, à un amalgame incohérent d’intérêts.
N’empêche : les Libanais étaient là, superbes dans leur union, leur volonté d’indépendance et de vérité, sous de magnifiques drapeaux libanais.
Il y en avait de tout âge, des vieux, des quinquas, des quadras et plus essentiellement des jeunes qui, depuis la mort tragique du président Hariri et de ses compagnons, s’étaient mutuellement découverts, appréciés et convenus qu’ils pouvaient et devaient vivre ensemble pour bâtir le Liban de demain, leur Liban, un Liban à leur image, indépendant, libre et souverain.
Le Liban que cette jeunesse appelle de tous ses vœux tient en un seul paramètre : la cause libanaise, et libanaise seulement ; les causes des autres viendront plus tard, après avoir mis de l’ordre dans la maison.
Des pays du Proche-Orient, le Liban est celui qui a le plus souffert pour avoir épousé toutes les causes justes ou injustes du monde. De terre d’accueil, il était devenu, un temps, la plaque tournante du terrorisme international.
Ma génération a vécu cette période noire où pratiquement tous les politiciens, toutes religions et tendances confondues, s’étaient portés au secours du peuple palestinien opprimé qui, du jour au lendemain, devint oppresseur en puissance, en mal de patrie de rechange.
Vint le 13 avril 1975. On connaît la suite de ce mensonge qui n’en finit pas d’en finir, qui a vu la destruction du Liban, son occupation par des armées étrangères et la fuite de ses capitaux non pas matériels mais humains.
Il ne nous reste plus au Liban que cette poignée de jeunes qui sont notre avenir, notre espoir de voir notre pays relever la tête et poursuivre son chemin parmi les nations libres et souveraines.
Pour cette jeunesse qui a crié au monde son désarroi suite à l’assassinat de Rafic Hariri, il n’y a plus qu’une seule cause, la cause libanaise.
Qu’est-il advenu de cette cause ? Quel beau spectacle vous avez offert à cette jeunesse par vos alliances et vos mésalliances stratégiques, l’empêchant par vos manigances d’exprimer sa voix.
Il est fort regrettable qu’on en soit arrivé là, mais la fin des illusions a quelque chose de bon, la feuille de vigne dont certains s’étaient parés le 14 mars est tombée, le naturel est revenu au galop et, finalement, c’est la jeunesse qui, une fois de plus, a tout perdu.
Les élections se terminent ce mois-ci, quand on aura repris pratiquement les mêmes, pour mieux recommencer.
Pourtant cette fois, la donne sera différente et les acrobaties politiques ne paieront pas, car cette jeunesse du 14 mars ne sera pas dupe. Si elle a applaudi aux discours de la place des Martyrs et de la Liberté, c’est que le meurtre sauvage de cet être d’exception que fut le président Hariri l’avait en même temps assommée. Mais dans sa demi-inconscience, elle a entrevu le Liban dont elle rêvait.
Georges TYAN
Membre du Conseil municipal de Beyrouth
Droit d’expression
Les destins de la France et du Liban se sont retrouvés une fois de plus le 29 mai. Les deux peuples ont eu le même jour à imprimer une orientation à leur destin. Quelle différence dans les taux de participation ! Là où on aurait cru les Français blasés de ce droit, gavés de cette liberté d’expression, le débat européen a nourri les discussions de toutes les familles et a largement dépassé le cercle étroit des milieux politiques, qui ont été débordés par l’importance de la participation du peuple dans l’expression d’une décision historique pour la France et l’Europe. Cette passion du débat s’est également retrouvée au Liban ces dernières semaines, et elle rassurait les observateurs étrangers, qui se réjouissaient que le peuple libanais se réapproprie ce droit d’expression. Et pourtant, la faible participation de cette première journée électorale est décevante. Le droit de vote, expression première de l’égalité des individus, ne mérite pas d’être ainsi méprisé. J’ose espérer qu’il ne s’agit là que d’une séquelle de plus du traumatisme de la guerre et non pas de l’opinion profonde de la majorité des Libanais, dont certains ne voient dans les élections qu’une occasion comme une autre de vendre leur âme à des diables qui rôdent encore. S’il vous plaît, vous qui avez le droit de voter, faites-le ! Montrez-vous civiques, démocratiques, libres et, enfin, adultes.
Pr Jean-Jacques MOURAD
Paris
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