La France a dit non à la Constitution européenne ; Jean-Pierre Raffarin en paye le prix et son successeur à Matignon sera désigné aujourd’hui. Combien sont-ils, au lendemain de la mémorable déculottée de ce dimanche pas comme les autres, pour juger qu’un aussi étrange ricochet s’inscrivait après tout dans la logique des choses ? Sans doute s’en trouvera-t-il quelques-uns pour dire que ce troisième échec électoral en quinze mois, après ceux des régionales puis des européennes, c’était l’échec de trop et qu’il fallait un sacrifice propitiatoire. Va donc pour un changement de gouvernement maintenant que les jeux sont faits. Mais cette consultation – et ils étaient nombreux à en convenir au départ – était-elle vraiment utile ? D’autant plus que la charte avait été approuvée il y a trois mois par l’Assemblée nationale puis par le Sénat et que la Constitution de la Ve République n’impose pas une consultation populaire sur le sujet. Et puis, après tout, la France est l’un des membres fondateurs de la construction née il y a treize ans à Maastricht ; avec l’Allemagne, elle représentait la locomotive d’un train de 25 wagons ; il y a longtemps que Bruxelles s’est mis à l’heure française et c’est à Valéry Giscard d’Estaing que l’on doit le texte fondateur qui a été rejeté avec un écart de dix points.
Sur le phénomène (attendu) qui vient de se produire, les tentatives d’explication foisonnent, s’inscrivant sous deux grands titres : l’un purement français, l’autre plus largement continental, sinon universel. Ainsi, à en croire le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer, la crainte de la mondialisation et du néolibéralisme aurait favorisé le « non ». Pour d’autres, le refus qui vient d’être exprimé serait le reflet des appréhensions qui assaillent les habitants de l’Hexagone et nourrissent leurs doutes quant à l’efficacité de leur caste politique. Plus logiquement, il s’agirait de la conjonction de ces deux facteurs, alliés aux sentiments mitigés qu’inspirent à l’homme de la rue les thèmes à l’ordre du jour, comme l’adhésion à une lointaine échéance de la Turquie, l’avenir de l’agriculture ou encore le chômage. Mais le principal sujet de plainte a toujours porté sur le texte lui-même, un incroyable salmigondis de termes abscons et de vagues références, rédigé en une langue que ne renierait pas le plus acharné des dialecticiens marxistes-léninistes.
À cela s’ajoute la confusion provoquée par une division des camps en présence propre à donner le tournis au Français moyen, incapable de s’expliquer la présence aux côtés de Jacques Chirac – boudé par une large frange de la droite, dont le Front national de Jean-Marie Le Pen et le souverainiste Philippe de Villiers – du premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande, combattu, lui, par Laurent Fabius et Henri Emmanuelli tout autant que par le PCF de Marie-George Buffet ou la Ligue communiste révolutionnaire d’Olivier Besancenot. Est-ce clair ?…
Il reste que la France est le premier membre de l’Union à avoir rejeté une charte que d’aucuns jugent archaïque mais qui n’en a pas moins été approuvée jusqu’à ce jour par neuf autres pays totalisant 220 millions d’habitants. Vendredi dernier en Allemagne, c’était au tour du Bundesrat (Chambre haute allemande) d’entériner le texte, déjà avalisé le 12 de ce même mois par le Bundestag. Par contre, il est probable que demain mercredi, les Pays-Bas suivront l’exemple de la France en se prononçant sur « quelque chose qui en réalité n’existe plus », pour reprendre l’expression du quotidien De Telegraaf. Et que la Grande-Bretagne se prépare à renoncer à son référendum, à l’heure où l’on assiste à une montée en force de l’euroscepticisme scandinave.
Sur le plan intérieur français, la position du chef de l’État se trouve considérablement affaiblie et les fractures paraissent encore plus évidentes qu’il y a quelques mois. Ces dernières semaines, les caciques de l’UMP ont répété à l’envi qu’il n’existe pas de plan B. Plutôt que de les rassurer, une telle lacune devrait les inquiéter à vingt-deux mois de l’échéance présidentielle et au moment où il apparaît que la traversée du désert doive se prolonger. Hier, le président du Medef, Antoine Seillière, a eu des mots très durs à l’adresse des fossoyeurs de la Constitution : tout cela, a-t-il dit, affaiblit le pays, son économie et aussi l’Europe tout entière. À la mi-juin, les chefs d’État et de gouvernement vont se retrouver à Bruxelles pour examiner les conséquences du tremblement de terre qui vient de se produire. Peut-être auront-ils alors le loisir de constater qu’après tout, non seulement l’Europe n’est pas morte, mais qu’elle aurait même une mauvaise santé de fer.
Christian MERVILLE
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