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Impression À vendre

De samedi en samedi, ma fascination reste intacte pour les feuilles à petites annonces qu’un facteur sans états d’âme dépose par paquets à l’entrée. Mieux que les quotidiens classiques, ces tabloïds publicitaires m’informent du Liban de l’intérieur, de l’offre et de la demande, du manque et du désir, de ceux qui n’en veulent plus et de ceux qui en voudraient bien, enfin de tout ce que certains lâchent et que d’autres reprennent. Loin des passions électorales qui n’intéressent plus que les candidats eux-mêmes, les électeurs se trouvent tout à coup sur la touche. Écœurés, il ne leur reste plus qu’à changer de rêve. Et leur rêve est là, étroit, serré dans quatre lignes qui se terminent par une adresse ou un numéro de téléphone. Il va de l’appartement « super de luxe », comprendre par là un espace mal situé équipé du minimum vital, au terrain gigantesque bradé à trois sous et pour cause, aucune route ne permet d’y accéder. S’il était fils de meunier, l’héritier du lopin aurait mieux fait de choisir le Chat botté pour tordre le cou à la misère. Ailleurs, quelqu’un veut vendre ses disques, ses livres, son piano, sa guitare. En voilà un qui renonce brutalement à son adolescence, aux amours ferventes que ces musiques ont accompagnées, aux sagesses dérisoires de l’écrit quand vient l’urgence de vivre. Il y a bien sûr les pages roses qui proposent toutes les variétés de bave de crapaud et de corne de rhinocéros pour pallier la faiblesse du désir, et des crèmes miracles pour vous refaire une silhouette en zéro temps, zéro effort (zéro résultat ?). Mis à part la sorcellerie et les philtres d’amour, il y a dans ces pages des romans en trois mots qui m’émeuvent. Ils racontent des coups de foudre : « Je t’ai aperçu au cours d’un déjeuner au restaurant, nos regards se sont croisés, j’ai vu en toi mon âme sœur. Je portais une blouse rouge. Si tu me reconnais… » Ils racontent des besoins d’évasion : « J. h. cherche femme ou famille qui le feraient voyager. » Ils racontent des fatuités : « H. mûr cherche femme jeune et belle pour l’accompagner dans ses activités sociales. » Dans les pages roses, il y a bien sûr les trottoirs en papier, la tendresse tarifée, la chair pour pas cher et les maquereaux à peine déclarés dont l’élégance se résume dans cette contraction savoureuse : « recrute J.f. pour massage et relations publiques. » De quoi faire rêver les attachés de presse et préposés à l’événementiel de tout poil. Tout cela est encore du domaine du divertissement, curieux et léger comme peut l’être un catalogue de VPC universel où tout serait matière à négoce, du meuble à l’immeuble en passant par les services et les talents. Dès que l’on se trouve dans le domaine des échanges, le consentement des parties excuse les abus. Mais vous avez le pressentiment qu’il y a comme une faille dans nos vieilles digues morales. La dérive n’est pas loin. Et vous avez à peine le temps d’y songer qu’au détour d’une page, voici l’annonce qui vous dresse les cheveux sur la tête : « À vendre, rein, rhésus AB+ », et plus bas : « achetons rein rhésus O+. » Je n’invente rien. Ainsi, les organes humains se négocient le plus banalement du monde à coup d’annonces à 1000 LL de la ligne. Je ne sais pas vous, mais moi, ça me fait peur. Peur la misère qui mène à ces excès, peur le chaos qui permet à n’importe qui de se servir dans le corps vivant d’un autre comme à l’étalage du supermarché. Peur qu’aucune éthique, à l’heure où l’on légifère contre la publicité mensongère, ne vienne réglementer ce commerce ahurissant. Peur que nous atteignent, si ce n’est déjà fait, les mafias abominables des voleurs d’organes qui sévissent dans les métropoles où tout va à vau-l’eau. Ce qui se vend et ce qui s’achète, voilà le limon de notre économie. Il est fait d’amour, de désir, de solitudes, de déclins, de mariages, de naissances et de deuils, de prospérité et de misère. Il n’est pas vain de jeter parfois un coup d’œil à ces catalogues universels que sont les petites annonces. Ils établissent à eux seuls le bulletin de santé d’un pays. Fifi ABOU DIB
De samedi en samedi, ma fascination reste intacte pour les feuilles à petites annonces qu’un facteur sans états d’âme dépose par paquets à l’entrée. Mieux que les quotidiens classiques, ces tabloïds publicitaires m’informent du Liban de l’intérieur, de l’offre et de la demande, du manque et du désir, de ceux qui n’en veulent plus et de ceux qui en voudraient bien, enfin de tout ce que certains lâchent et que d’autres reprennent. Loin des passions électorales qui n’intéressent plus que les candidats eux-mêmes, les électeurs se trouvent tout à coup sur la touche. Écœurés, il ne leur reste plus qu’à changer de rêve. Et leur rêve est là, étroit, serré dans quatre lignes qui se terminent par une adresse ou un numéro de téléphone. Il va de l’appartement « super de luxe », comprendre par là un...