Peut-être qu’en politique conviendrait-il de se méfier des programmes trop ambitieux. Pour avoir ignoré cette règle élémentaire, Gerhard Schröder vient de perdre une élection cruciale pour son avenir, celui de son parti et de la coalition qu’il dirige depuis 1998. Car finalement, cet « Agenda 2010 » n’aura pas tenu la distance et a sombré dans ce fief du monde ouvrier, qui est aussi celui du patronat, qu’est la Rhénanie du Nord-Westphalie. Mais aussi pourquoi cet entêtement dans l’entreprise de rationalisation de l’État providence en plein marasme économique et alors que l’industrie doit supporter une compétitivité de plus en plus fragilisée ? Dans un Land considéré comme le bastion historique des sociaux-démocrates, au cœur de cette Ruhr qui fut des décennies durant l’insolent modèle du miracle du charbon et de l’acier, le chômage (12,1 pour cent de la population active de l’ensemble du pays) touche aujourd’hui un million de travailleurs. Nul ne s’est donc étonné de voir, au cours des dernières semaines précédant le scrutin, la plupart des orateurs du SPD accueillis dans les meetings populaires par des huées et des volées d’œufs pourris.
L’inexorable descente aux enfers a commencé en 2002, quand la coalition en place a perdu la Saxe-Anhalt puis, l’année suivante, la Basse-Saxe, fief du chancelier. Lequel a dû, la mort dans l’âme, se résigner en avril à former une alliance avec ses ennemis de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) dans le Schleswig-Holstein. Au même moment, et alors que la gauche du parti menaçait de faire sécession, un ancien partisan devenu un dangereux rival, l’ancien ministre des Finances Oskar Lafontaine, avouait devant les caméras de la télévision qu’il lui était devenu difficile de plaider la cause d’une formation devenue hautement impopulaire partout dans le pays. Dès lors, il ne restait plus, après les résultats catastrophiques de dimanche, qu’à attendre la fin annoncée d’un règne de trente-neuf ans à la tête de l’État le plus peuplé du pays – où se trouve concentré le cinquième de l’électorat – victime de la « troisième voie », ce nébuleux mariage de la carpe et du lapin, que les électeurs ont sévèrement sanctionné, avec une perte de 5,2 pour cent de voix par rapport à la précédente consultation. Et dire qu’au faîte de sa gloire, le SPD contrôlait onze des seize Länder qui constitue l’Allemagne réunifiée alors que, depuis sa dernière déroute, il exerce son autorité sur cinq États seulement.
Certes, sur le plan institutionnel, la remontée de la coalition CDU-FDP, dans une consultation après tout régionale, est sans grande conséquence pratique puisque la majorité au Bundestag demeure inchangée. C’est politiquement que l’effondrement est spectaculaire. Et c’est précisément pour tenter d’en circonscrire l’impact que Schröder a choisi de déposer une motion de confiance devant la chambre basse d’ici le 1er juillet, date de la dernière séance parlementaire prévue avant les vacances d’été. Situation ubuesque s’il en est quand on pense que, pour assurer le succès de sa manœuvre, il lui faudra demander à une partie des députés de sa majorité de voter contre lui, ce qui ne devrait poser aucun problème puisque c’est de lui qu’est venue l’initiative. D’ores et déjà le processus censé conduire à des élections anticipées a été enclenché, celles-ci devant se tenir à l’automne, ainsi qu’en décidera, l’heure venue, le président de la République Horst Köhler.
Le pari est risqué s’agissant d’un politicien engagé depuis quelque temps sur une pente déclive et pour qui la conjoncture socio-économique est loin d’être favorable. Paradoxalement, son principal atout réside dans les faiblesses énormes du programme de la CDU et de sa branche bavaroise CSU. Dans le manque de charisme aussi d’Angela Merkel. Un peu hâtivement, la présidente de l’Union chrétienne-démocrate a jugé que « chaque jour sans gouvernement rouge-vert sera un bon jour pour l’Allemagne ». Il n’est pas certain que les jours à venir lui donneront raison. Même si le monde des affaires se réjouit déjà à la perspective de voir bientôt la fin du blocage politique, parce que, a prévenu la toute-puissante BGA (Fédération du commerce extérieur), « il faut choisir entre la lutte des classes et l’économie de marché ». Autrement dit, entre une place au sein de l’Europe et un cavalier seul qui serait suicidaire.
À l’heure où, de l’autre côté du Rhin, les Français s’apprêtent, selon toute probabilité, à dire non à la constitution soumise à leur jugement, les grands choix touchent, non plus deux pays, mais l’ensemble du Vieux Continent.
Christian MERVILLE
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