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Actualités - Opinion

Un jour de libération

Par Michael Mertes* J’avais 7 ans en 1960 quand ma grand-mère, Angelica, m’ouvrit les yeux sur la signification du 8 mai 1945, le jour où l’Allemagne nazie capitula et de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en Europe. Nous passions nos vacances d’été en Normandie, là où la libération de l’Europe commença le jour du débarquement, le 6 juin 1944. Un soir, j’avais écouté mes parents et ma grand-mère évoquer le passé. J’ai oublié la teneur exacte de leur conversation, mais j’entends encore ma grand-mère poussant un soupir de soulagement tout en s’exclamant : « Dieu merci, nous avons perdu cette guerre ! » De mon point de vue d’enfant, je ne comprenais pas clairement qu’il était bien d’avoir perdu. Ma grand-mère avait bien entendu raison de rapporter cette défaite à une libération. Plus je réfléchis à la leçon qu’elle m’enseigna 45 ans plus tôt, mieux je comprends une autre dimension, moins évidente, de ce qu’elle me dit : « nous » avons perdu la guerre. De manière collective, les Allemands ne sont pas les innocentes victimes d’un petit gang de criminels indépendants appelés « nazis » : le nazisme représentait une idéologie interne soutenue par des millions d’Allemands et tous les Allemands sont responsables de ces atrocités, qu’ils aient ou non adhéré à cette idéologie individuellement. Dans l’Allemagne d’aujourd’hui, une grande majorité s’accorde à dire que le 8 mai 1945 est un jour de libération, non seulement pour l’Europe mais aussi pour l’Allemagne elle-même. Par rapport à l’opinion publique de 1960, cela représente assurément un énorme progrès. Paradoxalement, cela s’accompagne d’un certain oubli, car cela tend à masquer que la libération requière une défaite militaire. Pour reprendre le mot de ma grand-mère, ce n’est pas « nous » les libérateurs, mais « eux ». La façon dont on envisage le passé nous en apprend plus sur nos attitudes présentes que sur le passé lui-même. C’est ce que recouvre le terme de « politique de la mémoire ». Et c’est pourquoi il importe peu que les événements importants aient eu lieu 60 ans plus tôt (dans le cas de la Deuxième Guerre mondiale), 90 ans plus tôt (dans le cas du génocide arménien) ou même 600 ans plus tôt (dans le cas de la bataille du Kosovo en 1389). Les conflits violents du passé peuvent survivre sous forme de guerre du souvenir dans le présent, comme on peut le voir dans le cas de la dispute entre la Chine et la Corée du Sud d’une part et le Japon d’autre part. Une guerre du souvenir peut à son tour mener à un violent conflit dans le futur. Les anciens agresseurs essaient souvent de retirer toute légitimité de supériorité morale à leurs anciennes victimes en réclamant eux-mêmes le statut de victimes. Ainsi, le 60e anniversaire du bombardement de Dresde par les forces alliées le 13 février 1945 fut probablement un des moments les plus importants pour la « politique du souvenir » allemande que ne le sera le 60e anniversaire du 8 mai 1945. Les groupes d’extrême-droite ont donné un nom célèbre à cette attaque, au cours de laquelle 30000 personnes périrent : « l’holocauste des bombardements de Dresde ». Heureusement, leur campagne de propagande fut un échec. Même s’il est vrai que les milliers de civils tués à Dresde et dans d’autres villes allemandes furent des victimes innocentes sur le plan individuel, on ne peut douter de l’impératif moral d’infliger une défaite collective à l’Allemagne. À gauche de l’échiquier politique allemand, l’idée de célébrer le 8 mai 1945 comme un jour de libération n’est pas remise en cause. Pourtant, parfois, on oublie qu’il fallut faire usage massif de la force pour parvenir à un tel résultat. Le pacifisme de gauche tend à ne pas tenir compte de ce simple fait. Son slogan, « Plus jamais la guerre ! » n’est qu’une demi-vérité, l’autre moitié étant « Plus jamais l’apaisement ! ». Le 8 mai 1945 ne fut pas « l’heure zéro », comme le dit la sagesse populaire allemande. Il eut des antécédents : le manque de résistance préventive à la maison et à l’étranger pour s’opposer à la montée de cette menace dans l’Allemagne nazie des années 1930. Il y a d’autres leçons à tirer de tout cela. Oui, le 8 mai 1945 fut un jour de libération auquel l’armée soviétique contribua de manière décisive. Malheureusement, pour des millions d’Européens de l’Est et du centre, cette libération fut suivie des années d’oppression stalinienne. La guerre du souvenir qui oppose actuellement les républiques baltes à la Russie, par rapport aux célébrations internationales du 9 mai cette année à Moscou, rappelle à l’Allemagne sa responsabilité historique particulière. Le Pacte germano-soviétique de non-agression, connu sous le nom de pacte Hitler-Staline, signé en août 1939, s’accompagnait d’une annexe secrète portant pour les deux parties en présence sur la division en sphères d’intérêt des États frontaliers de la Finlande, de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie, de la Pologne et de la Roumanie. Excuser les atrocités nazies en montrant du doigt les crimes staliniens est inacceptable d’un point de vue intellectuel et moral. Quand le chancelier Schröder ira à Moscou pour assister aux commémorations de la place Rouge, il lui faudra garder présent à l’esprit la part de responsabilité de l’Allemagne nazie dans la tragédie des États baltes. Le 8 mai, cette année, certains orateurs nous rappelleront combien il est important de ne pas oublier. Ils insisteront sur le fait que si les leçons de l’histoire ne sont pas apprises, l’histoire est condamnée à se répéter. Tout cela est parfaitement vrai. Personnellement, cependant, je me souviendrai toujours de la phrase de ma grand-mère : « Dieu merci, nous avons perdu cette guerre ! » Grâce à Dieu et grâce à tous ces braves soldats des forces alliées qui ont sacrifié leur vie pour la défense de la liberté en Europe. * Michael Mertes fut le conseiller à la Sécurité nationale et aux Affaires étrangères de l’ancien chancelier allemand, Helmut Kohl. © Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.
Par Michael Mertes*
J’avais 7 ans en 1960 quand ma grand-mère, Angelica, m’ouvrit les yeux sur la signification du 8 mai 1945, le jour où l’Allemagne nazie capitula et de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en Europe. Nous passions nos vacances d’été en Normandie, là où la libération de l’Europe commença le jour du débarquement, le 6 juin 1944. Un soir, j’avais écouté mes parents et ma grand-mère évoquer le passé. J’ai oublié la teneur exacte de leur conversation, mais j’entends encore ma grand-mère poussant un soupir de soulagement tout en s’exclamant : « Dieu merci, nous avons perdu cette guerre ! »
De mon point de vue d’enfant, je ne comprenais pas clairement qu’il était bien d’avoir perdu. Ma grand-mère avait bien entendu raison de rapporter cette défaite à une libération. Plus je...