Vous arrivez à vous y retrouver dans cette chaotique gestation du Liban nouveau où l’on voit les forces politiques, tels des vibrions en folie, remuer dans tous les sens, même les plus improbables, pour se ménager une place au soleil ?
Les Libanais ont longtemps, fiévreusement, attendu le changement. Et d’assez ironique manière ils sont servis au-delà de toute attente. Car si la tutelle syrienne n’est plus qu’un mauvais souvenir, si la plupart des symboles les plus décriés du règne des services ne sont plus là, si quelques-uns des disciples les plus fervents de Damas se mettent à tenir, sans ciller, un discours nouveau, les bonnes choses n’échappent pas, elles non plus, à la même et implacable loi de l’évolution. Ainsi, elle a bien du mal à faire encore illusion, la belle union sacrée de l’opposition que cimentaient les foules hier encore de la place de la Liberté.
De toutes parts, le citoyen est assailli par d’énormes paradoxes, le premier de ceux-ci étant le retour en force, à un moment d’une telle portée historique, d’une argumentation confessionnelle que l’on croyait pour longtemps mise en veilleuse. Les forces politiques chrétiennes libanaises ont été les premières (et même les seules, pendant longtemps) à réclamer ouvertement la fin de l’occupation syrienne, et elles ont été durement sanctionnées pour cela. Le comble cependant est qu’à l’heure de la libération, on se soit obstiné à pénaliser une fois de plus ces mêmes forces : et cela au moyen d’un découpage électoral made in Damascus lors des législatives de l’an 2000 et qui, en maintes circonscriptions dominées par les grands blocs mahométans, a empêché les chrétiens d’élire – en direct – les représentants de leur choix.
En même temps que la marginalisation des contestataires, les dispositions de 2000, faut-il le rappeler, avaient pour évident objet de réduire la stature de Rafic Hariri. Et l’ironie de la situation veut qu’un des plus farouches pourfendeurs de cette même et inique loi électorale, l’ardent avocat du caza à qui l’on devra peut-être un compromis sur la question, ne soit autre aujourd’hui que le président Émile Lahoud. Non moins hallucinant d’ailleurs est le spectacle d’un Michel Murr, artisan des naturalisations sauvages des années 90, bénéficiaire des cars d’électeurs affrétés de Syrie à destination du Metn et qui trouve encore l’audace de se présenter comme un vigilant gardien des intérêts chrétiens tout au long de l’ère syrienne !
Il est heureusement d’autres développements plus heureux mais qui n’obéissent pas nécessairement, eux non plus, à la logique pure. Prévu pour demain, le retour du général Michel Aoun après quinze années d’exil, la libération attendue de Samir Geagea sont doublement bénéfiques : ils viennent clore un chapitre bien sombre de la prise en captivité de l’État et parfaire une réconciliation nationale demeurée longtemps boiteuse. Le Liban n’est plus, ne doit plus être un pays où la justice se fait l’instrument docile du pouvoir politique pour bannir ou emprisonner les uns, tandis que les autres, au passé non moins chargé, ont droit aux honneurs les plus hauts. Mais même quand elle agit pour la bonne cause, la justice libanaise ne continue-t-elle pas à faire de la politique ? Comment ôter de la tête des gens que l’abandon des chefs d’accusation retenus naguère contre Aoun n’est pas le fruit d’une négociation, si ce n’est en se retournant contre les inquisiteurs, tant politiques que judiciaires, qui ont appliqué les directives de Damas ? Et la suspension du mandat d’amener émis contre le général après qu’il eut déposé contre la Syrie devant le Congrès américain n’équivaut-elle pas à une anachronique épée de Damoclès ridiculement suspendue, elle aussi, au-dessus de sa tête ?
Au nombre des « bons » paradoxes il faut citer enfin la substantielle moisson que ramène de la capitale syrienne Nagib Mikati. Proche ami de Bachar el-Assad et massivement soutenu néanmoins par l’opposition, le Premier ministre n’a pas hésité à revendiquer la portion de territoire encore occupée par l’armée syrienne dans le secteur de Deir al-Achaër. Il est le premier détenteur du titre à avoir demandé – et obtenu, en un temps record – une révision des accords léonins conclus avec la Syrie. Il est le premier aussi à avoir arraché aux Syriens la promesse d’examiner, dans le cadre d’une commission mixte, l’affaire des détenus libanais croupissant dans les geôles syriennes.
Des « terroristes », a dit d’eux son homologue syrien. Des terroristes libanais néanmoins, et qui doivent relever de leur pays. Des terroristes vivants surtout. Et c’est déjà mieux, tout de même, que des fantômes.
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